LA CHUTE un récit d’Albert Camus

J’ai regardé dernièrement à la télévision, un documentaire sur Albert Camus, puisque c’est le cinquantième anniversaire de son décès. Lycéenne, j’avais lu L’Etranger et La Peste et j’avoue que ces romans ne m’avaient pas vraiment touchée.

Je les avais trouvés abstraits et conceptuels avec des personnages désincarnés. Enfin, c’est le souvenir lointain que j’en garde car je ne les ai pas relus, depuis. Après avoir vu ce documentaire, Albert Camus m’est apparu comme un intellectuel sincère, acteur du débat des idées pour changer le monde, ne craignant pas de défendre des positions à contre-courant des idées dominantes de son époque. Cela m’a donné envie de le lire, me disant que j’avais peut-être été trop jeune pour apprécier ses romans, au lycée.

J’ai choisi de lire La Chute, un de ses livres les plus personnels, selon le reportage. Tout d’abord, je dois dire que la forme du livre, qualifié par Camus de « récit » est surprenante, voire dérangeante. Il met en scène deux personnages mais un seul s’exprime. C’est un soliloque. Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien, vivant désormais à Amsterdam, se raconte à un français de passage, rencontré dans un bar de la ville. Il lui confie pourquoi il a abandonné sa vie d’avocat réputé, défenseur d’idéaux généreux, quand il a réalisé que celle-ci n’était qu’une imposture, pleine d’hypocrisie et de vanité.

Le livre est un réquisitoire contre la bonne conscience des intellectuels engagés, se servant de l’aura dont ils bénéficient grâce à des prises de positions généreuses, pour défendre leurs propres intérêts. Je ne sais pas si Camus pensait aussi à lui-même quand il a écrit ce livre, mais honnête comme je l’imagine, il a dû s’interroger sur le désintéressement de son engagement et de son action. Néanmoins, il a déclaré qu’il n’était pas Jean-Baptiste Clamence, même s’il a reconnu lui avoir prêté certains de ses traits de caractère, pour lui apporter de la « chair »: donjuanisme, amour du sport…Cf La Chute Collection Folioplus classiques – Dossier page 151.

Voici, deux extraits qui illustrent bien la pensée de Camus dans le livre, me semble-t-il:

« J’ai compris alors à force de fouiller dans ma mémoire que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer ». Collection Folioplusclassiques, page 70.

« Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche, je l’étendais au petit déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée. Je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté. J’assénai ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. » Collection Folioplusclassiques, page 10.

En résumé, c’est un livre désenchanté et très pessimiste, sur l’instrumentalisation des grands idéaux et bons sentiments. J’ai été séduite par ce thème et son traitement par Camus. Pour écrire un tel livre, il devait être profondément déçu par certains de ses congénères et une partie du milieu intellectuel dans lequel il vivait.

Mais une fois encore, je ne peux pas dire que j’ai vraiment aimé ce livre, malgré son acuité et la richesse de son expression. Peut-être, est-ce à cause de sa forme. Le soliloque a quelque chose de trop littéraire et d’artificiel, voire de lassant. Pourquoi ne pas laisser la parole au second personnage, entendre son point de vue, en faire un vrai contradicteur?

Bien-sûr, m’exprimer sur un auteur tel que Camus, ayant eu une œuvre et une vie aussi riches et denses (écrivain, philosophe, journaliste, homme de théâtre, résistant,…) alors que je le découvre, a ses limites. Mais chacun peut apporter son point de vue même si celui-ci pâtit de n’être pas soutenu et enrichi par la connaissance préalable de la lecture de l’œuvre et de toutes les analyses et commentaires qui ont pu en être faits.

Pour finir, une amie m’a dit qu’il fallait que je lise « Le premier homme », roman autobiographique inachevé de Camus, qui me plairait. Je vais essayer!