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UN SOIR AU PARADIS un recueil de nouvelles de Lucia Berlin

329 pages. Livre de Poche. Impression 2021

Un soir au paradis est un recueil de vingt-deux nouvelles de Lucia Berlin (1936-2004), traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Mafoy. Je ne les ai pas toutes également aimées mais je me suis laissée, peu à peu, prendre par la vérité et la justesse de ces instantanés de vie. Lucia Berlin excelle dans l’art de rendre précieux, les moments du quotidien.

Pourtant, certains de ses personnages, parfois dépendants de l’alcool ou de la drogue ont souvent une existence compliquée, difficile. D’autres, des femmes au foyer qui ne travaillent pas, s’interrogent subtilement sur leur vie passive, dévouée à leur mari et à leurs enfants. Parfois, il y a de l’argent, beaucoup; parfois moins. La plupart des nouvelles se situent au Chili, au Mexique ou dans l’Etat du Nouveau-Mexique (Etats-Unis) où Lucia Berlin a vécu. Les nouvelles sont d’inspiration autobiographique d’après les commentaires lus sur son oeuvre.

La beauté des lieux et de la nature est très présente. Lucia Berlin les peint dans un style simple, fluide, imagé, avec une pointe de poésie. Les personnages principaux, essentiellement des femmes, malgré leur vie chaotique, ont de l’énergie. Elles vont vers les autres, dans des maisons ouvertes sur l’extérieur, avec des amis nouveaux, des rencontres, des enfants…Toute cette animation créée quand même de l’optimisme. L’auteur sait saisir les moments furtifs de plénitude où l’on est en harmonie avec ce qui nous entoure et soi-même. Voici deux extraits:

« Matt et elle, jouèrent au ballon, à la balançoire, sur le tas de sable. A treize heures, elle étala le plaid pour le pique-nique. Ils dévorèrent des sandwiches, offrirent des cookies aux badauds. Ensuite, au début, il ne voulut pas dormir, même avec sa propre couverture et son propre oreiller. Mais elle lui chanta une chanson. « She is my Texarkana baby and I love her like a doll, her ma she came from Texas and her Pa from Akansas ». Inlassablement jusqu’à ce qu’enfin il s’endorme et elle aussi. Ils dormirent longtemps. Quand, elle se réveilla, elle prit peur au début parce qu’elle avait ouvert les yeux sur les fleurs roses contre le bleu du ciel« . ( Un soir au paradis, pages 171-172 ).

« On a un film de l’après-midi où on a connu Casey. Nathan avait appris à nager dans le fossé la veille, et il voulait qu’on garde une trace. C’était la deuxième belle journée d’été. J’étais allongée sur le plaid, à surveiller les enfants, à écouter les corneilles, à regarder les libellules à travers le zoom. Des dizaines de libellules d’un étonnant bleu fluo, avec le soleil d’un bleu plus pâle à travers les entrelacs de leurs ailes, filant, restant en suspens, lapis lazuli rasant les eaux vertes« . ( Ma vie est un livre ouvert, pages 219-220 ).

Mes nouvelles préférées sont: La maison en adobe avec le toit de zinc, Un soir au paradis, La Barca de la Ilusion, Ma vie est un livre ouvert, Les épouses, Noël 1974, Le gardien de mon frère.

Bonne lecture.

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LE TOUR DU MALHEUR : LA FONTAINE MEDICIS. L’AFFAIRE BERNAN un roman de Joseph Kessel

Collection Folio -Edition Gallimard
Collection Folio – Edition Gallimard – Impression janvier 2021

Le tour du malheur se déroule pendant la première guerre mondiale et le début des années 1920, en France. Richard Dalleau, un jeune homme impatient de vivre est le personnage central du livre. Outre La fontaine Médicis et L’affaire Bernan, le roman comporte deux autres volumes: Les lauriers roses et L’homme de plâtre. Joseph Kessel fait partie de ces auteurs qui également hommes d’action ont eu une vie bien remplie, audacieuse, aventureuse : engagé volontaire dans l’armée française pendant la première guerre mondiale, dans les Forces aériennes françaises libres pendant la deuxième guerre mondiale, journaliste, grand reporter, romancier, élu à l’Académie française…Le tour du malheur est considéré comme une des ses œuvres majeures. Dans l’avant-propos, Kessel révèle que le roman longuement muri « …devait être une nécessité intérieure, ma forme de vérité ». On comprend qu’il y livre des choses très personnelles et de fait, Richard Dalleau, le personnage principal semble proche de lui par bien des points.

Je dois avouer que c’est le premier roman de Joseph Kessel que je lis. Je n’avais pas eu de curiosité auparavant pour son œuvre.

Richard Dalleau, est un jeune homme plein d’appétit de vivre, d’énergie et d’ambition. Il vit dans une famille unie et aimante. Daniel, son frère cadet l’admire sans réserve. Son père, médecin de famille soigne des gens de condition modeste. Sa mère, s’occupe du foyer et veille sur la santé de son mari. Les deux, sont des personnes désintéressées et passionnées de savoir. Leur attachement aux valeurs simples qu’ils mettent en œuvre au quotidien et la solidité de leur foyer suffisent à donner un sens à leur existence. Richard malgré l’amour qu’il porte à ses parents, ne veut pas se contenter de cette vie simple et intègre. Il veut le succès, l’argent, une belle vie brillante.

A l’université, il se lie d’amitié avec Etienne Bernan, un jeune homme sensible et talentueux, amoureux des livres. Il est le fils de Jean Bernan, directeur de cabinet du ministre de l’intérieur. En approchant la famille d’Etienne, Richard découvre que dans ce milieu, les personnes mettent toute leur intelligence et leur subtilité, au seul service de leurs ambitions personnelles, pour se maintenir au sommet de la pyramide sociale. Etienne rejette radicalement son père, sa mère et leur monde. Il est séduit par les discours nihilistes de personnages de Dostoïevski.

Richard et Etienne, ces deux jeunes hommes, décident de s’engager pour combattre dans l’armée française. Leur engagement n’a pas le même sens. Acte romantique et généreux pour Richard, qui se veut héroïque et utile à son pays ; acte désespéré de révolte contre ses parents, pour Etienne, pacifiste convaincu.

Joseph Kessel décrit les liens très forts qui se nouent entre les soldats face à l’horreur de la guerre. Il montre aussi leur rébellion contre les ordres stupides et insensés de certains officiers au risque d’être exécutés pour mutinerie.

Au retour de la guerre, Richard choisit d’être avocat. Il devient le défenseur d’Etienne dans un procès très médiatique. Richard doit définir une stratégie de défense, pour obtenir l’acquittement d’Etienne, mais aussi, les deux étant inextricablement liés, pour lancer sa carrière d’avocat, en cas de succès. Et sera-t-il prêt à utiliser des arguments de défense contraires à l’éthique de son métier et aux valeurs inculquées par ses parents? Car c’est là, le grand thème du roman et sa colonne vertébrale. Est-il possible d’obtenir le succès, l’argent, l’influence, sans perdre un peu de son intégrité ? Kessel revient longuement sur ce dilemme, sans hypocrisie, sans fard, tout le long du roman.

Voici une illustration: lors du réveillon de fin d’année du 31 décembre 1921, en pleine préparation du procès, Richard déclare à son père :

– L’heure vient. C’est « mon année » qui approche…Je l’aurai à tout prix.

– Pourquoi dis-tu « à tout prix », Richard? demanda le docteur. Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Tu es un animal moral et tu n’y peux rien.

– Je suis né pour vivre ma vie dit Richard. Pages 557-558

En répondant à son père « Je suis né pour vivre ma vie », Richard affirme sa volonté de faire sa place dans le monde, quel qu’en soit le prix.

Or, il se trouve que selon les travaux récents d’un chercheur en psychologie cognitive et d’un neurobiologiste, ce besoin irrépressible d’acquérir un statut social s’expliquerait par la structure profonde de notre cerveau. L’insatiable soif de croissance de l’humanité serait la conséquence de nos structures cérébrales. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2022/06/13/crise-environnementale-notre-materiau-neuronal-nous-fait-repousser-l-idee-de-s-autolimiter_6130158_1650684.html

Cela paraît loin du roman. Mais non!

Par delà, Kessel, peint le tableau d’une certaine société parisienne qui s’abîme dans les excès, plaisirs, trafics, drogues, jeux, paris,… Des jeunes filles sont entretenues par des hommes…Les personnages avancent dans leur vie d’adulte et tous ne sont pas pareillement armés pour le combat de la vie. Une sorte d’inquiétude lourde, sourd dans le roman qui contraste avec l’enthousiasme et l’énergie du jeune Richard. Kessel exhibe sous nos yeux un monde qu’il a peut-être croisé ou connu au cours de sa vie pleine et aventureuse.

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LES VOIX DU PAMANO un roman de Jaume Cabré

10/18 Christian Bourgeois Editeur 2009

Les Voix du Pamano est un roman de langue catalane de Jaume Cabré, publié en 2004. Il a été traduit en français par Bernard Lesfargues.

Le récit se déroule en Catalogne à Torena, un village des Pyrénées à proximité de la frontière française, sur une période qui court de la guerre civile espagnole au début des années 2000. La neige, le froid, la montagne sont très présents dans le roman. Cela créée une atmosphère particulière et le lecteur ressent presque physiquement la vivacité du froid, le silence de la neige et la beauté sauvage des Pyrénées.

La guerre civile espagnole et la guérilla des maquisards catalans contre le gouvernement franquiste, pendant la seconde guerre mondiale, sont au centre du roman, avec leur cortège d’horreurs et d’injustices. En inscrivant son récit dans cette période, l’auteur nous rappelle qu’il y a des moments dramatiques de l’histoire où il faut s’engager et choisir son camp. Malheur à ceux qui par faiblesse ou impuissance n’ont pas le courage de faire le bon choix moral. Le roman aborde des sujets graves comme la haine, la vengeance et son absurdité, l’héroïsme, la lâcheté…

Jaume Cabré nous raconte l’histoire de deux femmes. L’une, Elisenda est la puissante héritière d’une vieille famille catalane. Elle est enfermée dans le passé, la vengeance et le souvenir de son amour pour l’instituteur Oriol Fontelles, décédé en 1944. Connu comme un proche du maire phalangiste de Torena, Oriol Fontelles était en réalité, un maquisard, secrètement. L’autre femme, Tina, institutrice à Torena bien des années après, s’est lancée dans une croisade pour réhabiliter Oriol. Elle a découvert dans l’ancienne école de Torena, un texte écrit par Oriol avant sa mort, à l’intention de sa fille lui expliquant qu’il n’était pas le phalangiste honteux qu’on lui a dit. Tina veut remettre le cahier d’Oriol à sa fille pour rétablir la vérité sur son père, ce héros.

Les volontés d’Elisenda et de Tina vont se heurter car elles poursuivent des buts opposés. Elisenda, du côté du pouvoir franquiste, a depuis très longtemps, un autre projet pour la mémoire d’Oriol.

Le roman est féministe car ces deux femmes sont audacieuses et libres dans leur tête. Mais, si Tina est très humaine et sincère, Elisenda est sans aucun scrupule et son intelligence et sa beauté, n’y changent rien. Son obsession de vengeance, son amour éternel pour Oriol, en font un personnage finalement un peu caricatural et assez improbable.

La construction chronologique du roman est un peu déroutante. Jaume Cabré fait sans arrêt des allers-retours entre les différentes périodes du récit ce qui demande au début un peu d’attention de la part du lecteur car l’auteur ne ménage aucune transition pour l’informer qu’il vient de changer d’époque.

Le Pamano est la rivière du village de Torena. L’auteur, avec mélancolie et poésie, révèle le sens du titre de son roman Les voix du Pamano (pages 353 et 354) :

- Maintenant, j'entends le Pamano, dit Oriol.
- Le Pamano, on ne peut l'entendre de Torena
- Eh bien, moi je l'entends. - Un silence : pas toi?
[...]
- C'est que les personnes âgées de Torena, les grands-parents, quand j'étais jeune, disaient que...
- Qu'est-ce qu'ils disaient ?
- Non, ils disaient que seuls l'entendent ceux qui vont mourir.
- Nous devons tous mourir, répondit Oriol, mal à l'aise.
- On l'appelle la rivière aux mille noms, dit Ventura pour déchirer l'écran qui s'était installé entre eux
- Pourquoi, mille noms?
- Il commence par prendre celui de la montagne qui l'alimente et on l'appelle le Pamano. Plus bas on l'appelle Bernui et passé Bernui, on l'appelle la rivière d'Altron, il change de voix et de goût. Les truites, ont la chair différente, pas aussi douce, pas aussi goûteuse que la chair de cellles qu'on pêche dans le Pamano.
Ventura tira profondément sur sa cigarette. Il était loin. Il regardait droit devant lui, dans la direction de la Torreta de l'Orri, mais il était en train de pêcher au bord du Pamamo.

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IMPASSE DES DEUX PALAIS un roman de Naguib Mahfouz

La Pochothèque Le livre de poche- 2021

Naguib Mahfouz est un écrivain égyptien de langue arabe né en 1911 au Caire où il est décédé en 2006. Son œuvre la plus connue est La Trilogie du Caire (1956-1957) qui réunit Impasse des deux palais, Le palais du désir et Le jardin du passé. Les trois romans furent traduits par Philippe Vigreux et publiés en France en 1987, 1988 et 1989. Esprit libre, Naguib Mahfouz est un des pionniers du roman arabe. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1988.

La Trilogie du Caire conte l’histoire d’une famille du Caire, de la fin de la première guerre mondiale jusqu’à la chute de la monarchie égyptienne, en 1952. La fresque familiale est étroitement liée aux évènements politiques qui marquent l’histoire de l’Egypte, sur la période. Cette fresque est comparée à La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï ou aux Buddenbroock de Thomas Mann.

Impasse des deux palais est le premier roman de La Trilogie. Il se situe à la fin de la première guerre mondiale et au commencement de la lutte des égyptiens pour l’indépendance de leur pays, occupé par la Grande Bretagne. Le roman débute avec la présentation de la famille d’Ahmed Abd el-Gawwad, un commerçant aisé du Caire. Ahmed est un tyran domestique qui règne en maître absolu sur sa femme et ses cinq enfants. Il attend d’eux une totale soumission. Musulman, respectant strictement les préceptes de sa religion, il est très attaché aux signes extérieurs de respectabilité. Mais qu’il soit un pieux musulman, ne l’empêche pas d’être aussi un amoureux des plaisirs qui passe toutes ses soirées, sans exception, avec un groupe d’amis fidèles, buvant du vin et s’amusant en compagnie de femmes. Ahmed ne voit aucune contradiction entre son goût pour les jouissances de la vie et sa foi religieuse. Selon lui, Allah connait la sincérité de sa foi et sa miséricorde est infinie! De plus, il montre un visage différent selon qu’il est dans sa famille ou dans son cercle d’amis. Dans sa famille, il affiche toujours un visage sévère et digne, pour rappeler qui est le maître alors qu’avec ses amis, il est souriant, spirituel, affable et sa compagnie recherchée!

Ahmed est marié avec Amina. Amina appelle son mari « maître » et « monsieur » et ne l’affronte jamais. C’est une femme douce, sincère, très pieuse dont la foi emprunte souvent à la superstition, toute entière dévouée à sa famille et à la tenue de son foyer. Fille de cheickh, élevée dans le respect de la tradition, elle ne se révolte pas. Son mari lui interdit de sortir de chez elle, sans lui. Elle ne connait la ville qu’au travers du moucharabieh et du haut de sa terrasse. Naguib Mahfouz dit d’elle qu’elle ne connaissait rien du monde. « Cette terrasse, avec son petit peuple de poules et de pigeons, son treillis de verdure, était son monde merveilleux et cher, son lieu de distraction favori au sein de cet univers dont elle ne connaissait rien.[…] Elle était ravie au plus haut point par le paysage des minarets qui s’élançaient vers le ciel en emportant si loin l’imagination. Il en était de si proches qu’elle en pouvait clairement distinguer les lampes et le croissant, tels ceux de Qualawun ou de Barquq. D’autres, à mi distance lui paraissait une pépinière indifférenciée, tels ceux d’al-hussein, d’al-Ghuri et d’al-Azhar. Quant au troisième plan, c’était celui des horizons lointains, où les minarets prenaient figure de spectres comme ceux de la Citadelle et d’al-Rifaï. […] Quel était-il ce monde dont elle n’avait jamais vu que les minarets et les terrasses? Un quart de siècle l’avait tenue prisonnière de ces murs, de cette maison qu’elle ne quittait qu’à intervalles éloignés pour rendre visite à sa mère dans le quartier d’al-Khoranfish. Chaque fois, son mari l’y accompagnait en calèche, car il ne supportait pas que le moindre regard se pose sur sa femme. » Pages 76-77.

Mais, le despotisme d’Ahmed, sa conception névrotique de la sexualité (aucun regard masculin ne doit se poser sur sa femme) et la soumission absolue d’Amina ne sont pas forcément représentatifs de la société de l’époque. Les amis d’Ahmed n’imposent pas le même enfermement à leur femme. D’autres femmes ne tolèrent pas ce qu’accepte Amina et se révoltent. Hanniya, la première femme d’Ahmed et mère de Yasine, a refusé la tyrannie de son mari et a quitté le domicile conjugal. Elle s’est ensuite remariée plusieurs fois, ce qui a d’ailleurs fait scandale. Zanaïb, la jeune épouse de Yasine, terriblement humiliée parce que ce dernier l’a trompée avec une domestique, quitte également le domicile de son mari. Son père, un ami très proche d’Ahmed, demande et obtient immédiatement, le divorce pour sa fille.

Les quatre enfants d’Ahmed et Amina – Khadija, Fahmi, Aïsha et Kamal – et Yassine né du premier mariage d’Ahmed avec Haniyyah, vivent dans la maison familiale. L’on découvre la personnalité de chacun. Yasine aime les femmes et l’alcool mais ne sait pas comme son père, fixer des limites à ses excès. Khadija est une forte personnalité qui n’a pas peur de parler sans détours. Fahmi, étudiant brillant, idéaliste et pur, veut agir pour l’indépendance de son pays. Aïsha est belle et séduisante. Kamal, le dernier, écolier, bon élève, plein de joie de vivre est impatient de découvrir le monde.

Malgré le despotisme d’Ahmed, il y a de la chaleur, de l’affection, des rires, au sein de la famille. Les frères et sœurs ont beaucoup de tendresse les uns pour les autres et pour leur mère bien-sûr. Le matin, le petit déjeuner autour du café est un moment important où ils se retrouvent, plaisantent, se chamaillent et discutent.

Naguib Mahfouz dépeint une société où la religion et le conformisme social sont très présents. Il faut un certain temps au lecteur pour pénétrer dans cet univers si éloigné du sien. Au final, l’auteur montre une société décadente, en fin de vie, qui va changer. Après une exposition un peu lente et la présentation des personnages, les évènements s’accélèrent dans la seconde partie du roman, avec les mariages d’Aïsha, Yasine et Khadija, l’engagement de Fahmi pour l’indépendance de l’Egypte. Les fils du récit se nouent peu à peu, chaque personnage avançant sur le chemin de sa vie. Le lecteur pressent que l’existence des enfants d’Ahmed et Amina sera différente de celle de leurs parents.

L’écriture de Naguib Mahfouz est d’une grande sensibilité et poésie (supra, extrait pages 76-77). Il s’attache à dépeindre ses personnages, dévoilant leurs pensées, sentiments, passions, en usant de plein de détours, afin que rien n’échappe au lecteur, de leur être le plus intime.

Pour conclure, Jamal Chehayed, écrit dans la préface de l’édition Pochothèque : « Le thème central de La Trilogie, c’est celui de la métamorphose des sociétés et des hommes. » J’en déduis qu’il faut lire les trois romans de La Trilogie et suivre ses personnages tout le long d’un demi-siècle de bouleversement de la société égytienne, pour pleinement comprendre la cohérence de lœuvre et l’intention de l’auteur. Ce n’est pas ce que j’ai fait, car les trois romans font quand-même 1340 pages! J’ai bien prévu de lire les deux derniers romans, mais un peu plus tard!

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FRÈRE d’ÂME de David Diop

Frère d’âme est un roman lyrique et poétique de David Diop, écrivain et enseignant chercheur à l’université de Pau et des pays de l’Adour. Le romancier a passé une partie de son enfance au Sénégal. Frère d’âme a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix Goncourt des lycéens en 2018 et le prix international Man-Booker en 2021, dans la traduction anglaise d’Anna Moshovakis. David Diop est le premier écrivain français à recevoir ce prix prestigieux.

Frère d’âme est une histoire d’amitié entre deux tirailleurs sénégalais, amis d’enfance, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, soldats de l’armée française, dans les tranchées de la première guerre mondiale. Cette histoire d’amitié est presque une histoire d’amour tant la guerre et la mort unissent encore plus fort les deux amis d’enfance.  La première partie du roman raconte la mort de Mademba, « mon plus que frère » comme l’appelle Alfa, et les horreurs de la guerre. Alfa ne se pardonne pas d’avoir laissé son ami Mademba « mourir les yeux pleins de larmes, la main tremblante, occupé à chercher dans la boue du champ de bataille, ses entrailles à l’air ». Alfa aurait dû achever Mademba, comme celui-ci l’en suppliait. Il ne l’a pas achevé car tuer un être humain est contraire « …aux lois humaines, aux lois de nos ancêtres… ». Depuis, Alfa, a compris qu’il devait penser par lui-même et qu’il n’écouterait plus « la voix du devoir, la voix qui ordonne, la voix qui impose la voie ». Cette première partie est la longue plainte d’Alfa, sur la perte de son ami, Mademba, son « plus que frère ». Les phrases ont des tournures naïves, poétiques, un peu archaïques avec l’emploi d’épithètes que l’on pourrait qualifier d’homériques. Alfa nomme toujours Mademba, « mon plus que frère », les soldats allemands « l’ennemi aux yeux bleus » ou « les ennemis aux yeux bleus jumeaux », son père « ce vieil homme ». « Par la vérité de Dieu » débute et scande, tel un leitmotiv, de nombreuses phrases. La lecture de l’inhumanité et de l’injustice de la guerre est parfois lourde à supporter pour le lecteur.  D’ailleurs, David Diop, ne discourt pas contre l’inanité de la guerre,  la douleur insupportable qui sourd du roman en est une condamnation bien plus radicale.

Pareillement, l’auteur montre mais sans en discourir, les peurs et les incompréhensions, nées des différences de culture et de développement entre les peuples et de leurs méconnaissances mutuelles. Le capitaine français qui flatte et encourage la bravoure du guerrier Alfa est aussi effrayé de sa « sauvagerie », contraire aux règles de la guerre « civilisée ». « L’épaisseur de mon corps, sa force surabondante ne peuvent signifier dans l’esprit des autres que le combat, la lutte, la guerre, la violence et la mort. Mon corps m’accuse à mon corps défendant. Mais pourquoi l’épaisseur de mon corps et sa force surabondante ne pourraient aussi pas signifier aussi la paix, la tranquillité et la sérénité?« 

Dans la seconde partie du roman, Alfa est envoyé en permission, à l’arrière, car son comportement, depuis la mort de Mademba, effraie. Comme il ne parle pas français, il dessine, pour communiquer et parler de lui et de sa vie. Le récit de son enfance et de sa jeunesse en Afrique est écrit dans une langue pleine de beauté, comme l’est tout le livre, d’ailleurs. La très jeune mère d’Alfa, a quitté son fils âgé de 9 ans et son vieux mari, pour retrouver son propre père et ses frères qu’elle n’a pas vus depuis deux ans. Elle dépérissait de leur absence. La mère d’Alfa ne reviendra pas au village, certainement enlevée par des cavaliers maures, des négriers. Alors, Mademba demande à sa mère d’adopter son ami Alfa et de l’élever, dans leur maison, comme son propre fils. L’absence de sa mère restera une blessure pour Alfa. A la différence de Mademba, il n’aura pas de facilités à étudier et n’apprendra pas le français. « J’ai compris que le souvenir de ma mère figeait toute la surface de mon esprit, dure comme la carapace d’une tortue. Je sais, j’ai compris qu’il n’y avait sous cette carapace que le vide de l’attente. Par la vérité de Dieu, la place du savoir était déjà prise. »

La toute fin du roman devient un peu elliptique et onirique, Alfa commençant à perdre la raison.  Pour conclure, j’aime beaucoup les  citations que David Diop met en exergue de son livre: 

« Nous nous embrassions par nos noms ». Montaigne, « De l’amitié », Essais, Livre 1
« Qui pense trahit ». Pascal Quignard, Mourir de penser
« Je suis deux voix simultanées. L’une s’éloigne et l’autre croît ». Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë

En choisissant ces citations, l’auteur veut peut-être nous dire que des hommes sont amenés à s’éloigner de la pensée et des valeurs de leurs parents et de leurs grand-parents. Ce faisant, ils ont la tristesse de les trahir, mais en même temps, comme Alfa, ils décident de penser par eux-mêmes et de ne plus obéir à « la voix qui impose la voie ».

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L’INTERÊT DE L’ENFANT un roman de Ian Mac Ewan

Titre original The Children Act Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon

J’ai beaucoup aimé L’intérêt de l’enfant du romancier anglais, Ian Mac Ewan. Le personnage principal en est Fiona Maye, juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance de Londres. Le roman débute par un crise conjugale entre Fiona et son mari, Jack Maye, universitaire, spécialiste de l’histoire de l’antiquité et de Virgile. Le couple s’approche de la soixantaine et n’a pas d’enfant, car Fiona toute entière occupée de son métier et de sa carrière, n’a pas su trouvé le temps d’en avoir un. Mais, Jack et Fiona mènent une existence agréable et privilégiée, dans un quartier huppé de Londres où résident magistrats et avocats. Nombreuse famille, nombreux amis, nombreuses invitations, une passion pour la musique, vie de couple heureuse, jusqu’à la crise conjugale… Encore séduisante à cinquante-neuf ans, admirée et respectée par ses pairs, pour son exigence intellectuelle et éthique, Fiona a une haute idée de son métier.

Si le roman débute par une crise conjugale, assez rapidement, la profession de Fiona et les lourdes responsabilités qu’elle implique, reviennent au centre du roman. Chaque jour, Fiona est confrontée aux misères et aux passions humaines. Elle doit retirer la garde d’enfants à des parents drogués, alcooliques, violents ou trancher les conflits entre des parents qui se déchirent pour la garde de leurs enfants. Parfois, dans certaines affaires, elle a le pouvoir de décider de la vie ou de la mort des personnes.

Ainsi, à la demande d’un hôpital et contre l’avis des parents, chrétiens fervents, Fiona a choisi d’autoriser une opération chirurgicale, pour séparer deux frères siamois et permettre à celui dont les organes fonctionnaient, de vivre, en sacrifiant son frère, incapable de survivre, de toute façon. Un week-end, Fiona est saisie du cas d’un jeune témoin de Jéhovah, mineur de presque 18 ans, atteint de leucémie. L’hôpital demande qu’il soit transfusé en urgence, contre la volonté de ses parents et celle du jeune homme, opposés à la transfusion sanguine, en raison de leurs convictions religieuses. Fiona, contrairement aux usages en vigueur, décide d’aller elle-même rencontrer le jeune homme à l’hôpital, pour apprécier, si son choix de mourir, est bien le sien et s’il n’est pas influencé par ses parents et les membres de la communauté des Témoins de Jéhovah.

Mais, il ne faut pas croire que ce roman est un roman social sur les sujets de société contemporains. C’est un roman psychologique où Fiona et les autres personnages sont dépeints avec une grande subtilité. Simplement, la connaissance approfondie du monde judiciaire et des affaires traitées par un juge aux affaires familiales, dont fait preuve Ian Mac Ewan, apporte au roman un socle très solide et très riche à partir duquel l’histoire peut avancer avec plus de force.

Pour illustrer le roman, voici un extrait où Fiona essaie de définir ce qu’est « l’intérêt de l’enfant », dans l’une des affaires qu’elle doit juger:

 » … l’intérêt de l’enfant, ne se résumait pas en termes purement financiers, et ne se résumait pas au confort matériel. Elle l’envisagerait donc d’un point de vue le plus large possible. L’intérêt de l’enfant, son bonheur, son bien-être devaient se conformer au concept philosophique de la vie bonne. Elle énumérait quelques ingrédients pertinents, quelques buts vers lesquels l’enfant pouvait tendre en grandissant. L’indépendance intellectuelle et financière, l’intégrité, la compassion et l’altruisme, un travail gratifiant par le degré d’implication requis, un vaste réseau d’amitiés, l’obtention de l’estime d’autrui, les efforts pour donner un sens à son existence, et la présence au centre de celle-ci d’une relation significative, ou d’un petit nombre d’entre elles, reposant avant tout sur l’amour.  » Pages 27-28 Editions Gallimard 2015.

Pour finir, le roman accorde une place importante à la musique car Fiona est une pianiste amateur de talent, et son mari, un passionné de jazz. Et, l’auteur, avec érudition et une infinie sensibilité, tel un critique musical, fait découvrir au lecteur, la beauté d’une mélodie de Berlioz ou d’un lied de Mahler.

BILLY WILDER et MOI, un roman de Jonathan Coe

Traduit par Marguerite Capelle
Editions Gallimard 2021

Après avoir aimé « Le cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe, j’ai voulu découvrir, « Billy Wilder et moi », son dernier roman.

« Billy Wilder et moi », est un roman fluide qui se lit agréablement. Billy Wilder (1906-2002) est un célèbre scénariste et réalisateur de films, « maître incontesté de la comédie américaine dans les années 1950-1960 ». De nationalité autrichienne, il a quitté l’Allemagne nazie pour s’installer en France et continuer à y travailler, puis aux Etats-Unis où il a pris la nationalité américaine. Durant sa longue carrière, commencée en 1929, il a reçu de très nombreuses récompenses dont trois oscars du meilleur scénario, deux oscars du meilleur réalisateur et un oscar du meilleur film. « Sept ans de réflexion », « Certains l’aiment chaud » et « Boulevard du crépuscule », comptent parmi ses films les plus connus.

Le roman raconte principalement le tournage en Grèce, de l’avant-dernier film de Wilder, « Fedora » (1978), sur une star de cinéma déchue qui s’est retirée du monde. La narratrice du roman, Calista, d’origine grecque, a dans sa jeunesse eu la chance de rencontrer Billy Wilder et d’être choisie par lui pour être interprète, sur le tournage de « Fedora ». Calista, nous montre les tourments du réalisateur, qui autrefois adulé par Hollywood, est maintenant délaissé par les producteurs, réticents à financer ses films, car ils ne font plus de recettes.

Dans le récit, Jonathan Coe discourt subtilement sur la création artistique, sans prétention, presque « en passant ». Il fait dire à l’un des personnages, un jeune homme qui veut réaliser des films, qu’un créateur est quelqu’un qui a « …quelque chose à dire au monde » et que son œuvre doit être un miroir fidèle, simple et clair du monde environnant, pour rencontrer le public et le toucher. Or, ce n’est plus le cas de Billy Wilder qui à la fin des années 1970, continue à raconter des histoires, au travers d’une esthétique dépassée.

Billy Wilder en a conscience. Il confie à Calista, qu’il n’a pas su faire évoluer son art et adopter les nouveaux codes et les valeurs, des jeunes cinéastes et que les histoires qu’il raconte ne parlent plus aux spectateurs. Lui qui fut le roi d’Hollywood dans les années 1950-1960, ne connaitra jamais plus le succès, un peu comme Fedora, le personnage du film…

Mais Wilder défend aussi son cinéma, car ses films, dit-il, offrent au spectateur « un peu d’élégance, un peu de beauté…un soupçon de joie », car la vie n’est pas toujours belle… Billy Wilder qui a quitté l’Allemagne au début du nazisme et dont la mère est morte déportée, connait les horreurs de la vie. Parce qu’il a connu ces horreurs, il éprouve le besoin de parler de choses légères… Et, Calista, nous montre un Billy épicurien et amoureux des plaisirs simples de la vie, dégustant un fromage de Brie exceptionnel, dans une cour ferme près de Meaux, une soirée chaude de la fin du mois d’août…

Je dois avouer que, mise à part la drôlerie et le charme de Marilyn Monroe, dans « Certains l’aiment chaud », j’ai gardé peu de souvenirs des films de Billy Wilder que j’ai vus, il y a longtemps… C’est dommage, car le roman doit avoir encore plus de sel et de sens pour le lecteur qui connait l’œuvre de Billy Wilder! Je vais regarder ses films en VOD, en pensant au roman de Jonathan Coe.

À la Une

L’HOMME REVOLTE un essai d’Albert Camus

Collection folio essais Editions Gallimard 1951

Après avoir lu La chute et le Premier homme, j’ai voulu continuer ma découverte de l’oeuvre d’Albert Camus en lisant L’homme révolté. Camus considérait cet essai publié en 1951, comme son ouvrage le plus important.

Dans ce livre très érudit, Camus analyse les sources idéologiques des doctrines totalitaristes du XXème siècle. Il montre comment, notamment, la pensée des philosophes allemands du 19ème siècle, Hegel, Nietzche, Marx, a été utilisée et dévoyée par les révolutionnaires, pour aboutir au nihilisme et aux idéologies totalitaristes (communisme russe, fascisme, nazisme). En effet, les philosophes allemands du 19ème siècle, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle (morale hypocrite et bourgeoise, masque de l’exploitation des plus pauvres par les plus riches) ont malgré eux contribué à la création du nihilisme et du totalitarisme.

Pour Camus, les révolutionnaires du XXème siècle ont tiré de Hegel, l’arsenal idéologique qui a détruit définitivement les principes formels de la vertu. Ils en ont gardé la vision d’une histoire sans transcendance, résumée à une contestation perpétuelle et à la lutte des volontés de puissance.

Camus condamne sévèrement les régimes totalitaires nés des révolutions et notamment le régime communiste russe : propagande, délation, être humain transformé en chose, légitimation du meurtre. La révolution, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle a renoncé à toute revendication morale et a accepté le meurtre et l’a légitimé. Alors, Camus théorise l’opposition entre la « révolte » et la « révolution césarienne » et choisit la révolte. Le combat pour la justice et pour la liberté est à la racine de la révolution et de la révolte. Mais le révolté, pour lutter contre l’injustice, le mensonge et la violence qu’il subit, ne peut accepter de tuer ou de mentir car il détruirait les raisons de sa révolte. Albert Camus réhabilite les valeurs de la morale formelle et de l’esprit de mesure.

La révolté, non plus ne revendique nullement une liberté totale. La liberté absolue n’est que le droit pour le plus fort de dominer. La liberté la plus extrême, celle de tuer n’est pas compatible avec la révolte. La révolte au contraire ne vise qu’au relatif et ne peut prétendre qu’à une justice et une liberté relative. Et Camus termine en faisant l’éloge de la mesure et de la pensée des limites.

L’homme révolté est une œuvre singulière et puissante inspirée peut-être en partie à Camus par son action de résistant. L’auteur y mène une démonstration rigoureuse en s’appuyant sur les ouvrages des principaux penseurs du 18ème et 19ème siècle. Etonnamment, Camus si rigoureux, si soucieux d’exactitude et d’objectivité, dans sa démonstration de la mystification révolutionnaire, termine son livre par une envolée lyrique, exaltant les vertus méditerranéennes (courage, mesure) en les opposant à l’exaltation et aux rêves allemands. Mais à travers ces dernières pages enfiévrées, il réaffirme sa foi en la lutte contre l’injustice et en la solidarité entre les hommes.

Finalement, sa réflexion contre les totalitarismes, son refus des extrémismes, son éloge des valeurs morales et de la mesure allaient à contre-courant des idées dominantes de son époque où une partie importante des intellectuels français, en tout cas les plus médiatiques et influents, étaient séduits par les idéologies d’extrême gauche nées du marxisme ou par le communisme. On sait que Camus a été isolé après la publication de ce livre qui avait été mal reçu par Jean-Paul Sartre et l’équipe de la revue des Temps modernes. A la demande de Sartre, Francis Jeanson publia d’ailleurs un article sur L’homme révolté qui brouilla les deux hommes.

Camus a été un intellectuel courageux, honnête et lucide. Une reconnaissance internationale et prestigieuse lui est venue de l’étranger, lorsque le Prix Nobel lui a été décerné.

L’IDIOT un roman de Fiodor Dostoïevski

Ma nièce m’a offert, L’Idiot, un roman de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski,  (collection Babel, traduction d’André Marcowicz). L’Idiot a été publié en feuilleton en 1868 et 1869, dans le Messager russe.

Le roman met en scène des personnages extrêmes, vivant des passions exacerbées et destructrices.  D’une grande densité, il avance de façon un peu chaotique au travers de scènes où les personnages, réunis en société, livrent et exposent longuement et sans retenue leurs pensées et leurs sentiments, crûment, sans crainte du jugement des autres.

Le personnage principal, est le prince Mychkine, âgé de 27 ans, « l’idiot », car dans sa jeunesse, il a gravement souffert d’épilepsie. Son honnêteté, sa sincérité, sa maladresse le rendent un peu impropre à la vie en société, où il ne peut taire ce qu’il pense ou ressent. Si sa sincérité l’isole des autres, il sait pourtant se faire aimer et apprécier, à cause de ces mêmes qualités. Il impressionne aussi par le sérieux de sa pensée. Surtout, il est plein de compassion et ressent intensément la souffrance des autres.

La société du roman où évolue le prince est mélangée. On y trouve des aristocrates propriétaires terriens, un général bien installé dans la société, sa femme et leurs filles, éduquées, cultivées et indépendantes, un usurier, des étudiants pauvres, des oisifs, un général alcoolique et déclassé, un jeune homme phtisique influencé par le nihilisme,…

Le noeud du roman est l’amour du prince Mychkine et de Parfione Rogojine, un homme vivant dans l’immédiateté d’une passion destructrice, pour la même femme, Nastassia Filipovna. D’une grande beauté, abusée adolescente par son riche tuteur, Nastassia exprime son dégoût et sa révolte, par un comportement paroxystique et scandaleux. L’amour du prince est indissociable de la compassion qu’il éprouve pour elle. En avançant dans le récit, le prince tombera également amoureux, d’Aglaïa, la plus jeune fille du général, très belle, audacieuse, orgueilleuse et idéaliste.

Le lecteur découvre la société russe contemporaine de Dostoïevski et les tensions qui la traversent comme le nihilisme, idéologie révolutionnaire socialiste. Ces réunions d’amis ou de connaissances en société, qui constituent la plus grande partie du roman, sont également le lieu de débats d’idées passionnés. Le prince qualifie le nihilisme de dépravation de la pensée car le révolutionnaire nihiliste, méprise toute morale et attache familiale et justifie le meurtre. Le premier attentat terroriste contre le tsar Alexandre II sera perpétré par un étudiant adhérant à cette idéologie. Le prince oppose aussi la Russie profondément religieuse à l’Occident athée.

Les personnages sont en proie à des passions tellement extrêmes, qu’ils échappent à une analyse rationnelle et psychologique, une part d’obscurité demeure en eux.

La fin extraordinaire du roman, d’une insoutenable intensité, en fait ce chef d’œuvre universellement reconnu de la littérature russe. Ce petit article ne prétend pas bien-sûr résumer ce roman si dense et si riche, mais seulement donner envie aux lecteurs de le lire ou de le relire.

L’AMOUR AUX TEMPS DU CHOLERA un roman de Gabriel Garcia Marquez

Gabriel Garcia Marquez et sa femme Mercédès Barcha

Mon neveu m’a offert L’amour aux temps du choléra. J’avoue que depuis le choc et l’émerveillement de Cent ans de solitude, je n’ai lu aucun autre roman de Gabriel Garcia Marquez.

J’ai lu Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez quand j’étais étudiante et j’ai le souvenir d’une sorte de parenthèse heureuse de quelques jours, pendant laquelle j’attendais avec impatience, le moment de me replonger dans le roman et son univers poétique et ensorcelant. Pourtant, je ne l’ai jamais relu ensuite et je ne me rappelle plus vraiment du récit raconté par Garcia Marquez, seulement de la phrase leitmotiv « Bien des années plus tard, face au peloton d’éxécution, le colonel Aureliano Buendia, devait se rappeler… » et du récit surréaliste et drolatique d’un filet de sang qui effectue un trajet improbable, mu par une énergie irréelle.

L’amour au temps du choléra est un roman sur l’amour fou. Il raconte l’amour fou d’un jeune homme, Florentino Ariza, pour une jeune fille Fermina Daza, avec laquelle pourtant il n’a échangé que quelques paroles. Cet amour continuera à guider toute sa vie, même après que Fermina se sera mariée avec un autre homme. Le thème de l’amour fou porte en lui, la démesure romanesque et délirante, caractéristique de l’univers de Garcia Marquez.

Le roman semble écrit au fil de la plume avec des digressions qui emmènent le lecteur sur des chemins parfois déconcertants et qui font un peu perdre le sens du récit. Mais au milieu de cette fantaisie poétique et tout le long du roman, l’auteur nous parle avec sérieux de l’amour, du mariage, du couple, de la force du lien qui unit les vieux couples. Le roman trouve également son unité dans l’exubérante écriture poétique et imagée de Garcia Marquez qui crée cette sorte « d’enchantement baroque », caractéristique de son œuvre.

Et voici quelques extraits du livre, illustrant l’écriture, si personnelle de l’auteur (Livre de poche- Grasset-Edition 38- Septembre 2020) :

page 263 Mais à l’instant crucial de sa vie, elle déposa les armes, sans tenir compte le moins du monde de la beauté virile du prétendant, ni de sa richesse légendaire, ni de sa gloire précoce, ni d’aucun de ses nombreux et réels mérites, chavirée par la peur de l’occasion qui s’en allait et par l’imminence de ses vingt et un ans, sa limite secrète pour se livrer au destin.

page 264 Alors, tous les doutes se dissipèrent et elle put accomplir sans remords ce que la raison lui signifiait comme le plus décent : sans une larme, elle passa l’éponge sur le souvenir de Florentino Ariza, l’effaça tout entier, et laissa un champ de marguerites fleurir à la place qu’il occupait dans sa mémoire.

page 326 Mais elle essuya ses mains comme elle le put à son tablier, se refit comme elle le put une beauté, en appela à toute la fierté dont sa mère l’avait dotée en lui donnant le jour afin de mettre de l’ordre dans son cœur affolé, et se dirigea vers son homme de sa douce démarche de biche, la tête bien droite, le regard lucide, le nez en guerre, reconnaissante au destin de l’immense soulagement de rentrer chez elle […] elle repartait heureuse avec lui mais décidée à lui faire payer en silence les amères souffrances qui avaient gâché sa vie.

Comme Garcia Marquez s’attarde souvent dans le récit sur les relations au sein du couple, j’ai choisi une photo de l’écrivain et de sa femme, Mercédès Barcha, pour illustrer l’article. Et puis, peut-être Mercédès a-t-elle inspiré à l’auteur, la description de Fermina Daza et de « son magnifique profil de grive » (page 175) et de « [ses] beaux yeux lancéolés » (page 328)!