À la Une

L’HOMME REVOLTE un essai d’Albert Camus

Collection folio essais Editions Gallimard 1951

Après avoir lu La chute et le Premier homme, j’ai voulu continuer ma découverte de l’oeuvre d’Albert Camus en lisant L’homme révolté. Camus considérait cet essai publié en 1951, comme son ouvrage le plus important.

Dans ce livre très érudit, Camus analyse les sources idéologiques des doctrines totalitaristes du XXème siècle. Il montre comment, notamment, la pensée des philosophes allemands du 19ème siècle, Hegel, Nietzche, Marx, a été utilisée et dévoyée par les révolutionnaires, pour aboutir au nihilisme et aux idéologies totalitaristes (communisme russe, fascisme, nazisme). En effet, les philosophes allemands du 19ème siècle, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle (morale hypocrite et bourgeoise, masque de l’exploitation des plus pauvres par les plus riches) ont malgré eux contribué à la création du nihilisme et du totalitarisme.

Pour Camus, les révolutionnaires du XXème siècle ont tiré de Hegel, l’arsenal idéologique qui a détruit définitivement les principes formels de la vertu. Ils en ont gardé la vision d’une histoire sans transcendance, résumée à une contestation perpétuelle et à la lutte des volontés de puissance.

Camus condamne sévèrement les régimes totalitaires nés des révolutions et notamment le régime communiste russe : propagande, délation, être humain transformé en chose, légitimation du meurtre. La révolution, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle a renoncé à toute revendication morale et a accepté le meurtre et l’a légitimé. Alors, Camus théorise l’opposition entre la « révolte » et la « révolution césarienne » et choisit la révolte. Le combat pour la justice et pour la liberté est à la racine de la révolution et de la révolte. Mais le révolté, pour lutter contre l’injustice, le mensonge et la violence qu’il subit, ne peut accepter de tuer ou de mentir car il détruirait les raisons de sa révolte. Albert Camus réhabilite les valeurs de la morale formelle et de l’esprit de mesure.

La révolté, non plus ne revendique nullement une liberté totale. La liberté absolue n’est que le droit pour le plus fort de dominer. La liberté la plus extrême, celle de tuer n’est pas compatible avec la révolte. La révolte au contraire ne vise qu’au relatif et ne peut prétendre qu’à une justice et une liberté relative. Et Camus termine en faisant l’éloge de la mesure et de la pensée des limites.

L’homme révolté est une œuvre singulière et puissante inspirée peut-être en partie à Camus par son action de résistant. L’auteur y mène une démonstration rigoureuse en s’appuyant sur les ouvrages des principaux penseurs du 18ème et 19ème siècle. Etonnamment, Camus si rigoureux, si soucieux d’exactitude et d’objectivité, dans sa démonstration de la mystification révolutionnaire, termine son livre par une envolée lyrique, exaltant les vertus méditerranéennes (courage, mesure) en les opposant à l’exaltation et aux rêves allemands. Mais à travers ces dernières pages enfiévrées, il réaffirme sa foi en la lutte contre l’injustice et en la solidarité entre les hommes.

Finalement, sa réflexion contre les totalitarismes, son refus des extrémismes, son éloge des valeurs morales et de la mesure allaient à contre-courant des idées dominantes de son époque où une partie importante des intellectuels français, en tout cas les plus médiatiques et influents, étaient séduits par les idéologies d’extrême gauche nées du marxisme ou par le communisme. On sait que Camus a été isolé après la publication de ce livre qui avait été mal reçu par Jean-Paul Sartre et l’équipe de la revue des Temps modernes. A la demande de Sartre, Francis Jeanson publia d’ailleurs un article sur L’homme révolté qui brouilla les deux hommes.

Camus a été un intellectuel honnête, lucide et rigoureux qui a eu le courage d’exprimer ses convictions. Une reconnaissance prestigieuse et internationale lui est venue de l’étranger avec le prix Nobel qui lui a été décerné en 1957.

L’IDIOT un roman de Fiodor Dostoïevski

Ma nièce m’a offert, L’Idiot, un roman de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski,  (collection Babel, traduction d’André Marcowicz). L’Idiot a été publié en feuilleton en 1868 et 1869, dans le Messager russe.

Le roman met en scène des personnages extrêmes, vivant des passions exacerbées et destructrices.  D’une grande densité, il avance de façon un peu chaotique au travers de scènes où les personnages, réunis en société, livrent et exposent longuement et sans retenue leurs pensées et leurs sentiments, crûment, sans crainte du jugement des autres.

Le personnage principal, est le prince Mychkine, âgé de 27 ans, « l’idiot », car dans sa jeunesse, il a gravement souffert d’épilepsie. Son honnêteté, sa sincérité, sa maladresse le rendent un peu impropre à la vie en société, où il ne peut taire ce qu’il pense ou ressent. Si sa sincérité l’isole des autres, il sait pourtant se faire aimer et apprécier, à cause de ces mêmes qualités. Il impressionne aussi par le sérieux de sa pensée. Surtout, il est plein de compassion et ressent intensément la souffrance des autres.

La société où le prince évolue dans le roman est mélangée. On y trouve des aristocrates propriétaires terriens, un général bien installé dans la société, sa femme et leurs filles, éduquées, cultivées et indépendantes, un usurier, des étudiants pauvres, des oisifs, un général alcoolique et déclassé, un jeune homme phtisique influencé par le nihilisme,…

Le noeud du roman est l’amour du prince Mychkine et de Parfione Rogojine, un homme vivant dans l’immédiateté d’une passion destructrice, pour la même femme, Nastassia Filipovna. D’une grande beauté, abusée adolescente par son riche tuteur, Nastassia exprime son dégoût et sa révolte, par un comportement paroxystique et scandaleux. L’amour du prince est indissociable de la compassion qu’il éprouve pour elle. En avançant dans le récit, le prince tombera également amoureux, d’Aglaïa, la plus jeune fille du général, très belle, audacieuse, orgueilleuse et idéaliste.

Le lecteur découvre la société russe contemporaine de Dostoïevski et les tensions qui la traversent comme le nihilisme, idéologie révolutionnaire socialiste. Ces réunions d’amis ou de connaissances en société, qui constituent la plus grande partie du roman, sont également le lieu de débats d’idées passionnés. Le prince qualifie le nihilisme de dépravation de la pensée car le révolutionnaire nihiliste, méprise toute morale et attache familiale et justifie le meurtre. Le premier attentat terroriste contre le tsar Alexandre II sera perpétré par un étudiant adhérent à cette idéologie. Le prince oppose aussi la Russie profondément religieuse à l’Occident athée.

Les personnages sont en proie à des passions tellement extrêmes, qu’ils échappent à une analyse rationnelle et psychologique, une part d’obscurité demeure en eux.

La fin extraordinaire du roman, d’une insoutenable intensité, en fait ce chef d’œuvre universellement reconnu de la littérature russe. Ce petit article ne prétend pas bien-sûr résumer ce roman si dense et si riche, mais seulement donner envie aux lecteurs de le lire ou de le relire.

L’AMOUR AUX TEMPS DU CHOLERA un roman de Gabriel Garcia Marquez

Gabriel Garcia Marquez et sa femme Mercédès Barcha

J’ai lu Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez quand j’étais étudiante et j’ai le souvenir d’une sorte de parenthèse heureuse de quelques jours pendant laquelle j’attendais avec impatience, le moment de me replonger dans le roman et son univers poétique et ensorcelant. Pourtant, je ne l’ai jamais relu ensuite et je ne me rappelle plus vraiment du récit raconté par Garcia Marquez, seulement de la phrase leitmotiv « Bien des années plus tard, face au peloton d’éxécution, le colonel Aureliano Buendia, devait se rappeler… » et du récit surréaliste et drolatique d’un filet de sang qui effectue un trajet invraisemblable mu par une énergie irréelle.

Mon neveu m’a offert L’amour aux temps du choléra. J’avoue que depuis le choc et l’émerveillement de Cent ans de solitude, je n’ai lu aucun autre roman de Gabriel Garcia Marquez.

L’amour au temps du choléra est un roman sur l’amour fou. Il raconte l’amour fou d’un jeune homme, Florentino Ariza, pour une jeune fille Fermina Daza, avec laquelle pourtant il n’a échangé que quelques paroles. Cet amour continuera à guider toute sa vie même après que Fermina se sera mariée avec un autre homme. Le thème de l’amour fou porte en lui la même démesure romanesque et délirante que celle de l’univers de Garcia Marquez.

Le roman semble écrit au fil de la plume avec des digressions qui emmènent le lecteur sur des chemins parfois déconcertants et qui font un peu perdre le sens du récit. Mais au milieu de cette fantaisie poétique et tout le long du roman, l’auteur nous parle avec sérieux de l’amour, du mariage, du couple, de la force du lien qui unit les vieux couples. Le roman trouve également son unité dans l’exubérante écriture poétique et imagée de Garcia Marquez qui crée cette sorte « d’enchantement baroque », caractéristique de son œuvre.

Et voici quelques extraits du livre, illustrant l’écriture, si personnelle de l’auteur (Livre de poche- Grasset-Edition 38- Septembre 2020) :

page 263 Mais à l’instant crucial de sa vie, elle déposa les armes, sans tenir compte le moins du monde de la beauté virile du prétendant, ni de sa richesse légendaire, ni de sa gloire précoce, ni d’aucun de ses nombreux et réels mérites, chavirée par la peur de l’occasion qui s’en allait et par l’imminence de ses vingt et un ans, sa limite secrète pour se livrer au destin.

page 264 Alors, tous les doutes se dissipèrent et elle put accomplir sans remords ce que la raison lui signifiait comme le plus décent : sans une larme, elle passa l’éponge sur le souvenir de Florentino Ariza, l’effaça tout entier, et laissa un champ de marguerites fleurir à la place qu’il occupait dans sa mémoire.

page 326 Mais elle essuya ses mains comme elle le put à son tablier, se refit comme elle le put une beauté, en appela à toute la fierté dont sa mère l’avait dotée en lui donnant le jour afin de mettre de l’ordre dans son cœur affolé, et se dirigea vers son homme de sa douce démarche de biche, la tête bien droite, le regard lucide, le nez en guerre, reconnaissante au destin de l’immense soulagement de rentrer chez elle […] elle repartait heureuse avec lui mais décidée à lui faire payer en silence les amères souffrances qui avaient gâché sa vie.

Comme Garcia Marquez s’attarde souvent dans le récit sur les relations au sein du couple, j’ai choisi une photo de l’écrivain et de sa femme, Mercédès Barcha, pour illustrer l’article. Et puis, peut-être Mercédès a-t-elle inspiré la description de Fermina Daza et de « son magnifique profil de grive » (page 175) et de « [ses] beaux yeux lancéolés » (page 328)!

LA CHAMBRE DES DUPES un roman de Camille Pascal L’ANOMALIE un roman d’Hervé Le Tellier

Ma famille m’a offert plusieurs livres pour Noël. J’ai choisi de lire d’abord, les nouveautés, récemment publiées, pour découvrir des auteurs que je n’avais pas encore lus.

La chambre des dupes est un roman historique de Camille Pascal, racontant la conquête du roi Louis XV, encore jeune, par Marie-Anne de Mailly-Nesle, duchesse de Châteauroux, issue d’une des plus anciennes familles de la noblesse française. Un avertissement de l’éditeur apprend au lecteur que les faits rapportés dans le roman sont rigoureusement exacts et que l’intégralité des dialogues est tirée des mémoires et témoignages du temps.

Ambitieuse, sure de sa séduction et sans scrupule, Marie-Anne vend chèrement ses charmes au roi, très amoureux d’elle, pour devenir sa favorite. L’oncle de Marie-Anne, le duc de Richelieu, figure célèbre du 18ème siècle, diplomate, maréchal de France, libertin, lui prodigue ses conseils pour l’aider dans son entreprise de conquête. La correspondance entre la nièce et l’oncle dont des extraits sont repris dans le roman, est d’un rare cynisme. Le cardinal de Fleury, principal ministre de Louis XV de 1726 à 1743, après avoir été son précepteur, est également l’un des acteurs du roman. Homme modéré, très âgé au moment de la liaison du roi avec Marie-Anne, il défend l’intérêt du royaume et recherche la paix et la stabilité européenne.

Avec ce roman érudit, j’ai révisé mon histoire de France et découvert une période du règne de Louis XV. C’est ce qui m’a plu. L’élégance de la langue est également séduisante. Mais, l’intrigue amoureuse et ses différents épisodes révèle une société cynique et des personnages uniquement préoccupés de leurs avantages et de la faveur du Roi. Marie-Anne, la favorite, la première. Il est donc difficile pour le lecteur, en tout cas pour moi, de s’attacher à eux et d’être emporté par un récit, dévoilant sans fard, tous les calculs et toutes les manoeuvres des principaux protagonistes, toujours au service de leurs intérêts personnels.

L’Anomalie est un roman d’Hervé Le Tellier qui vient de recevoir le prix Goncourt 2020. Le roman réunit plusieurs personnages sans lien entre eux mais qui vont avoir en commun de vivre le même évènement extra-ordinaire, au sens propre, en voyageant dans le même vol Paris-New-York. Le roman s’apparente à un livre de science-fiction. Je n’en dirai pas plus pour que vous en ayez la surprise. Cet évènement complètement improbable qui bouleverse la vie des personnages, amène chacun d’entre eux à se remettre en question et à poser un regard neuf sur lui-même et les autres. Et il leur permet de vivre des expériences hors du commun et bouleversantes avec leurs proches.

Le roman est intelligent, drôle, impertinent. Néanmoins, je dois avouer que je bute sur l’invraisemblance de « l’Evènement », pour y adhérer totalement. Je dois être trop rationnelle ou terre à terre.

Pour terminer, voici un court extrait illustrant la drôlerie et l’impertinence du livre: « A quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui parait un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables… ».

GUERRE ET PAIX un roman de Léon Tolstoï

Photo de Léon Tolstoï à l'âge de 20 ans
Photo de Léon Tolstoï à l’âge de 20 ans en 1848

J’ai lu Anna Karénine, quand j’étais au lycée et j’ai adoré ce roman qui reste l’un de mes préférés. Cet été, je me suis décidée à lire Guerre et Paix. Parler de ce chef d’oeuvre universel n’est pas facile, mais je vais essayer d’en partager ma lecture.

Guerre et Paix est un roman historique dont l’action se déroule en Russie, pendant les guerres napoléoniennes. La guerre et les événements historiques sont étroitement mêlés à l’action romanesque. Ainsi, des personnages historiques tels que Napoléon 1er, le Maréchal Koutouzov, le tsar Alexandre 1er sont des acteurs du roman aux côtés des personnages fictifs créés par Tolstoï.

Comme tous les grands écrivains, et il est l’un des plus grands, Tolstoï a cette capacité à comprendre l’âme humaine et les ressorts les plus intimes de nos comportements. Le lecteur partage la vie des principaux personnages du roman sur une période allant de 1805 à la fin des années 1810 : le comte Pierre Bézoukhov, le prince André Bolkonski et sa soeur, la princesse Marie,  la comtesse Natacha Rostov et son frère, le comte Nicolas… dont les vies seront bouleversées par la guerre. Nous découvrons la personnalité de chacun. L’ambition noble du prince André, la pureté de Marie, la confiance en la vie de Natacha, les questionnements existentiels de Pierre, l’honnêteté de Nicolas… L’extraordinaire sensibilité de Tolstoï et son don d’empathie lui permettent de dépeindre avec une infinité de nuances, leurs sentiments, leurs pensées, leurs aspirations, leurs bonheurs, leurs malheurs…

Il donne chair et vie à chacun d’entre eux. Toute la complexité des facettes de l’âme humaine est dévoilée.

La préoccupation morale semble toujours au cœur de la pensée de Tolstoï. Un peu misanthrope, il peint avec sévérité, presque avec douleur, tant son exigence de droiture est grande, une société aristocrate uniquement préoccupée de son intérêt personnel, sous une apparence raffinée et éduquée. La clairvoyance de Tolstoï, sa capacité à démonter les ruses du jeu social et de l’hypocrisie donnent vie à des portraits d’une merveilleuse finesse et profondeur. Par exemple, voici le portrait du prince Basile:

Le prince Basile ne dressait point ses plans à l’avance. Il pensait encore moins à faire du mal aux gens pour en tirer quelque avantage. C’était tout simplement un homme du monde qui avait eu des succès et s’était fait une habitude de ses succès. Suivant les circonstances, suivant ses relations, les combinaisons les plus diverses s’échafaudaient dans sa tête sans qu’il s’en rendit compte lui-même encore qu’elles constituassent tout l’intérêt de son existence. […] Il ne se disait pas, par exemple : « Voici tel ou tel personnage au pouvoir; il me faut gagner sa confiance et me faire décerner une belle gratification. » Il ne se disait pas non plus: « Voilà que Pierre est devenu riche; il faut que je lui fasse épouser ma fille pour lui emprunter les quarante mille roubles dont j’ai besoin. » Mais que le personnage influent se présentât, son instinct lui disait aussitôt que cet homme pouvait lui être utile; il se liait avec lui et à la première occasion, sans préméditation aucune, il le flattait, prenait un ton familier, lui touchait un mot de ses petites affaires.

Tolstoï est passionné par l’histoire et singulièrement par les guerres napoléoniennes. Pour un lecteur français, il est intéressant d’avoir un point vue russe, sur ces guerres. On apprend notamment que l’arrivée de l’armée française sur le sol russe et son entrée dans Moscou, ont entraîné dans le pays un sentiment patriotique qui a renforcé l’identité nationale. La campagne de Russie est d’ailleurs appelée en Russie, la « guerre patriotique ». Les faits historiques racontés dans le roman sont très documentés. Tolstoï cite souvent le livre d’Adolphe Thiers « Histoire du consulat et de l’empire », au sujet duquel il est pourtant, assez critique. Il reproche en effet aux historiens de présenter l’action des gouvernants ou des « grands hommes », comme le moteur principal de l’histoire. Tolstoï, conteste avec véhémence cette analyse, et développe longuement, très longuement, une théorie déterministe de l’histoire, au détriment de la partie romanesque du roman! Et le lecteur doit patienter avant de savoir ce qui va arriver à ses chers héros, Marie, Nicolas, Natacha, Pierre, André..!

De nombreux dialogues du roman sont écrits en français. En effet, au 18 ème et 19 ème siècle, la langue française était la seconde langue des aristocrates russes lesquels s’exprimaient couramment dans notre langue, au quotidien. On a un peu oublié aujourd’hui la place qu’occupait la culture française en Russie, à cette époque. Cela n’empêche pas bien-sûr Tolstoï, dans ce contexte de « guerre patriotique », de décrire sévèrement Napoléon et les français. Pour illustrer cette francophonie et francophilie de l’aristocratie russe, je joins le fichier d’un enregistrement de la voix de Léon Tolstoï, réalisé en 1908. Tolstoï y parle un français parfait et émouvant.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Tolsto%C3%AF

Pour conclure, quand on parle de la Russie, je pense d’abord à Tolstoï, et à la littérature russe.

LE PREMIER HOMME un roman autobiographique d’Albert CAMUS

Collection Folio, Editions Gallimard Février 2018

« Le premier homme » est un roman inachevé d’Albert Camus, dont le manuscrit a été trouvé dans la voiture où il est décédé lors d’un accident de la route, en 1960. L’œuvre a été publiée trente-quatre ans après, en 1994, à l’initiative de sa fille, Catherine Camus. D’inspiration autobiographique, « Le premier homme » est le récit de l’enfance et de la jeunesse en Algérie, de Jacques, alter ego de Camus. Ce texte magnifiquement écrit nous touche profondément car Albert Camus y livre des choses très personnelles sur lui-même et sa famille.

Il est né dans une famille pauvre, sa mère et sa grand-mère maternelle étaient analphabètes. Sa mère était en partie sourde et son oncle maternel, à demi-muet. Son père, élevé en orphelinat, est mort dès le début de la guerre 1914-1918, un an après la naissance d’Albert (Jacques).  Au début du livre, Jacques, qui n’a pas connu son père, essaie de découvrir l’homme qu’il était. Ce père est mort si jeune que sa mère et ses proches en ont gardé peu de souvenirs et lui en ont peu parlé.  Son destin tragique, mort et enterré en France, loin des siens et de l’Algérie où il est né, fait prendre conscience à son fils de l’abîme qui les sépare. Lui, Jacques (Albert Camus), prix Nobel de littérature, auréolé de gloire, et son père, anonyme parmi les anonymes.  En même temps, il regrette de n’avoir pas eu de père pour le guider et l’aider à se faire une place dans un monde dont il ne connaissait pas les codes. Car, il lui aura fallu une formidable volonté et appétit de vivre, pour y réussir grâce, au commencement, à l’école et à l’appui de son instituteur.

L’auteur s’interroge aussi sur la sincérité de sa vie d’intellectuel, admiré et reconnu dans le monde entier, vie qu’il a pourtant voulue de toutes ses forces. Il paraît penser que sa mère, si humble, et sa famille, sans culture, ont eu une existence plus authentique et respectable que la sienne, malgré sa réussite éclatante et toute l’énergie qu’il a déployée pour défendre les valeurs qui lui semblaient justes.

Cependant, ce que je préfère dans « Le premier homme » est la partie consacrée aux souvenirs de l’enfance algéroise de l’auteur : sa famille, l’école, ses camarades de jeu, la beauté grandiose de l’Algérie… Car, au final, il garde le souvenir d’une enfance heureuse, au sein de cette famille modeste dont la principale tradition est le travail, pour survivre. Albert Camus parait toujours à la recherche des mots et de l’expression qui lui permettront de faire renaître ses sensations d’enfant, avec la même intensité qu’autrefois. Les pages consacrées aux dimanches où il accompagnait son oncle et les amis de celui-ci, à la chasse, sont d’une beauté inoubliable. Camus nous y raconte ce qu’est le bonheur total d’une vie simple, de la camaraderie, du partage entre amis, de l’envoûtement de la nature, du bien-être qui suit l’effort physique… En voici un extrait:

« Jacques apprit dans ces dimanches que la compagnie des hommes était bonne et pouvait nourrir le cœur. Le train s’ébranlait puis, prenait sa vitesse avec des halètements courts et de loin en loin, un bref coup de sifflet endormi. On traversait un bout du Sahel et, dès les premiers champs, curieusement, ces hommes solides et bruyants se taisaient et regardaient le jour se lever sur les terres soigneusement labourées où les brumes du matin trainaient en écharpe sur les haies de grands roseaux secs qui séparaient les champs.[…] L’horizon vert rosissait, puis virait d’un seul coup au rouge, le soleil apparaissait et s’élevait visiblement dans le ciel. Il pompait les brumes sur toute l’étendue des champs, s’élevait encore et soudain, il faisait chaud dans le compartiment, les hommes enlevaient un chandail, et puis l’autre, faisaient coucher les chiens qui s’agitaient eux aussi…[…] Alors, commençait pour Jacques une ivresse dont il gardait encore le regret émerveillé au cœur.[…]. On installait une vague table avec des torchons, et chacun sortait ses provisions. Mais Ernest, qui avait des talents de cuisinier […], préparait de fins bâtonnets qu’il taillait en pointe, les introduisait dans des morceaux de la soubressade qu’il avait apportée, et sur un petit feu de bois, les faisait griller jusqu’à ce qu’ils éclatent et qu’un jus rouge coule dans les braises, où il grésillait et prenait feu. Entre deux morceaux de pain, il offrait les soubressades brûlantes et parfumées, que tous accueillaient avec des exclamations et qu’ils dévoraient en les arrosant de vin rosé qu’ils avaient mis à rafraîchir dans la source. Ensuite, c’étaient les rires, les histoires de travail, les plaisanteries que Jacques, la bouche et les mains poisseuses, sale, épuisé, écoutait à peine car le sommeil le gagnait. Mais en vérité, le sommeil les gagnait tous [ …]. Pages 122, 123, 125, 127 Collection Folio Editions Gallimard Février 2018. »

Le sentiment de plénitude qui irradie ces pages fait penser à celui qu’on retrouve dans celles de « La Gloire de mon père » ou du « Château de ma mère » de Marcel Pagnol, quand Marcel raconte ses vacances à La Bastide Neuve, dans le village de la Treille.

Albert Camus évoque aussi dans le récit, le début de la colonisation de l’Algérie, avec l’arrivée des premiers colons français au milieu du 19 ème siècle, dont son père descend, l’hostilité des arabes dépossédés de leur pays, la brutalité de certains colons à leur égard…

J’ai lu ou entendu que John Ford aurait dit « Pour atteindre l’universel, il faut être personnel ». Et « Le premier homme » en est l’illustration. En révélant une part très intime de sa vie personnelle, Albert Camus s’adresse à chacun d’entre nous.

LE TESTAMENT FRANCAIS un roman d’Andreï Makine

Le testament français est un roman  d’Andreï Makine, paru en 1995. Il a été récompensé par trois prix littéraires: le prix Goncourt, le prix Goncourt  des lycéens et le prix Médicis. Andreï Makine a été admis à l’Académie française, en 2016. Russe, né en Sibérie, il est un écrivain de langue française. Dès l’âge de quatre ans, il devient bilingue grâce à une vieille dame française qui s’occupe de lui (Wikipédia). Il a été naturalisé français en 1996.

Le Testament français, roman d’inspiration autobiographique, raconte la puissance de l’imaginaire d’un jeune russe qui en écoutant les récits de sa grand-mère française, s’est inventé une nation d’adoption, la France. Chaque été, avec sa sœur, le jeune narrateur va passer ses vacances chez sa grand-mère, dans une ville à la bordure des steppes. Chaque été, le même cérémonial se répète, leur grand-mère, cette femme à la fois cultivée et très humaine, leur raconte des épisodes anciens de la vie en France, au début du siècle, quand elle était toute jeune.  Ses récits, la lecture de poèmes, d’articles de presse, la vue de photos font découvrir à l’enfant, grâce à l’intensité et à la vivacité de son imagination, un pays fabuleux, fantasmé, tellement différent de celui dans lequel il vit. Parler le français, cette langue, qui lui permet d’exprimer une sensibilité différente d’avec le russe, et qu’il ne partage qu’avec sa grand-mère et sa soeur, le remplit également de fierté. La conscience de son appartenance à une double culture russe et française donne au jeune homme, le sentiment aigu de sa différence d’avec ses camarades; c’est à la fois une richesse et un isolement. 

La force d’évocation du roman nait également de la présence obsédante de la steppe russe et de la peinture des sensations par l’auteur: le tremblement de la steppe, son souffle odorant, la pureté de l’air, le balcon suspendu au dessus de la steppe,… La langue d’Andreï Makine, cristalline, peut parfois rappeler celle de Marcel Proust par sa beauté, sa sensibilité, son élégance.

Andreï Makine évoque aussi la solitude de cette française cultivée et généreuse, veuve, perdue dans l’immensité russe, mais respectée de ses voisins et participant à la vie de sa ville. Mariée à un russe qu’elle aimait, elle a connu la seconde guerre mondiale, les horreurs et les déportations staliniennes.  Le jeune narrateur comprend ce que parler français avec ses petits-enfants, représente pour elle, car ils sont les seuls avec lesquels elle peut s’exprimer dans sa langue maternelle.

C’est émouvant pour un lecteur français de savoir que quelque part dans le monde,  un jeune russe rêvait passionnément de la France. Que la France lui apparaissait comme un pays merveilleusement civilisé, pays à la fois de rationalité et de sophistication.

 

L’ENFANT des LUMIERES un roman de Françoise Chandernagor

Roman publié en 1995

Cherchant un livre à lire, j’ai choisi de relire « L’Enfant des Lumières », un roman de Françoise Chandernagor que j’avais bien aimé, il y a longtemps… Françoise Chandernagor est l’inoubliable auteur de « L’Allée du Roi », sublimes mémoires imaginaires de la Marquise de Maintenon.

« L’Enfant des Lumières » est un roman historique qui se situe pendant la deuxième moitié du 18ème siècle.

Roman d’apprentissage, il raconte l’éducation du jeune Alexis, par sa mère, la comtesse de Breyves, repartie vivre sur ses terres dans la province de la Marche, actuel département de la Creuse, après le suicide de son mari, ruiné. Celui-ci s’est ruiné parce qu’il a fait confiance à des financiers qui l’ont abusé et est resté fidèle à une conception désuète de l’honneur.

La mère et le fils ont des personnalités aux antipodes l’une de l’autre. La Comtesse de Breyves, est une femme de conviction, très droite, entière, qui méprise l’argent et le paraître. Elle ne cherche pas à plaire ni à séduire. Son fils Alexis, au contraire, est parfaitement à l’aise avec la société de ses semblables quels qu’ils soient et sans distinction de classe. Il sait se faire aimer de chacun, s’accommode d’arrangements avec la vérité et comprend très jeune comment gagner de l’argent. La comtesse veut lui inculquer les principes d’intégrité morale et de rigueur qu’elle estime indispensables pour l’aider à diriger sa future vie d’adulte. En même temps, elle comprend qu’elle ne doit pas aller à l’encontre de la personnalité de son fils, qui si naturellement adapté à la société qui l’entoure, sera mieux armé que son père, pour affronter les mensonges des hommes.

L’action des personnages est solidement ancrée dans la société française des années précédant la révolution: son organisation sociale, son mode de vie, sa façon de penser, le bouillonnement des idées… Au travers du récit, nous découvrons la noblesse parisienne séduite par les idées des « Lumières » sans imaginer qu’elle sera un jour balayée par les événements que ces idées auront engendrés; la noblesse pauvre qui vit difficilement du revenu de ses terres et a perdu une grande partie de son influence auprès de la population locale; les paysans qui n’en peuvent plus de l’injustice de la société dans laquelle ils vivent mais dont certains réussissent à s’enrichir…

L’affairisme financier du siècle, le rôle du banquier Necker, l’endettement de l’Etat et les expédients utilisés par ce dernier pour se financer, servent de toile de fond au récit. L’auteur montre également la contrebande intense du sel qui a lieu entre la province de la Marche, non assujettie à la Gabelle, impôt sur le sel, et le Berry, province limitrophe, assujettie, elle, à la Gabelle. Le commerce des esclaves et les plantations de canne à sucre dans les Antilles font également partie de l’histoire des personnages du roman.

Vous aurez compris qu’il s’agit d’un roman très riche et plein d’érudition comme sait les écrire Françoise Chandernagor. Mais pas seulement. Françoise Chandernagor, sait également trouver les mots pour raconter l’amour entre une mère et son fils, singulièrement dans les dernières pages du roman qui sont bouleversantes.

La PROMESSE DE L’AUBE un roman autobiographique de Romain Gary

Folio Edition Gallimard 1980

La promesse de l’aube est un roman autobiographique de Romain Gary. C’est le récit de son enfance en Pologne, de sa jeunesse en France et enfin de son engagement dans les Forces Françaises Libres, pendant la seconde guerre mondiale. L’œuvre est d’abord un hommage et une déclaration d’amour de l’auteur à sa mère.

Sa mère l’a élevé seule, en travaillant, déployant une énergie, une combativité et une audace, hors du commun. D’un caractère entier et excessif, elle voue à son fils une véritable adoration et le met au-dessus de tout. Elle a pour lui des ambitions démesurées et est persuadée qu’il deviendra un jour un grand écrivain (Tolstoï ou Hugo) ou un ambassadeur de France! Afin que ces rêves extravagants puissent devenir réalité un jour, elle se bat pour lui donner la meilleure éducation (meilleurs établissements scolaires, cours particuliers,…). Elle transmet aussi à son fils, un amour inconditionnel de la France, pays qu’elle ne connait pourtant qu’au travers de récits ou de lectures! Dès son enfance, Romain Gary sait qu’il doit à sa mère de réaliser les rêves grandioses qu’elle a formés pour lui.

L’amour de la mère pour son fils est le fil conducteur de l’oeuvre. Au delà, un merveilleux souffle lyrique et romantique, parcourt le récit de bout en bout. Tout au long, l’auteur y exprime ses convictions, ses réflexions, ses idéaux – humanisme, pacifisme, fraternité,… Le récit alterne des moments d’optimisme et de confiance en la vie, avec des moments désabusés et désenchantés, mais l’humour et une drôlerie irrésistible sont toujours présents; comme un geste d’élégance de la part de l’auteur qui semble nous dire, je ne suis pas présomptueux, je ris de moi-même.

Voici quelques extraits du récit pour donner envie de le lire à ceux qui ne l’ont pas encore fait, car depuis sa publication en 1960, ce livre rencontre le succès auprès des lecteurs.

« Les hommes âgés, n’ont jamais eu d’ascendant sur moi, je les ai toujours considérés comme étant hors jeu et leurs conseils de sagesse, me semblent se détacher d’eux comme des feuilles mortes d’une cime sans doute majestueuse, mais que la sève n’abreuve plus. La vérité meurt jeune. » Page 116 Folio Editions Gallimard 1980

« Mais je venais d’avoir dix-sept ans et je ne savais encore rien de moi-même; j’étais donc loin de soupçonner qu’il arrive aux hommes de traverser la vie, d’occuper des postes importants et de mourir sans jamais parvenir à se débarrasser de l’enfant tapi dans l’ombre, assoiffé d’attention, attendant jusqu’à la dernière ride une main douce qui caresserait sa tête […]. » Page 180

« Les hommes, les peuples, toutes nos légions me sont devenus alliés, je ne parviens pas à épouser leurs querelles intestines et demeure tourné vers l’extérieur, au pied du ciel, comme une sentinelle oubliée. Je continue à me voir dans toutes les créatures vivantes et maltraitées et je suis devenu entièrement inapte au combats fratricides. » Page 388

Pour conclure, ce livre porte une vision très romantique et déraisonnable du monde. L’amour pour la France, de Romain Gary, russe naturalisé français en 1935, ne peut seul expliquer son engagement dans la France Libre en 1940 et son audace pour rejoindre l’Angleterre. Il lui aura fallu aussi une bonne dose de romantisme et d’exaltation pour se jeter à corps perdu dans une telle aventure. Mais, comment pouvait-il en aller autrement, puisque sa mère l’avait élevé avec la certitude qu’il connaitrait un destin exceptionnel parce qu’il était exceptionnel!

Enfin, je mets un lien vers l’article du blog Bibliofeel sur La Promesse de l’Aube qui m’a donné envie de le lire https://wordpress.com/read/blogs/158605931/posts/1109

LA CHUTE un récit d’Albert Camus

J’ai regardé dernièrement à la télévision, un documentaire sur Albert Camus, puisque c’est le cinquantième anniversaire de son décès. Lycéenne, j’avais lu L’Etranger et La Peste et j’avoue que ces romans ne m’avaient pas vraiment touchée.

Je les avais trouvés abstraits et conceptuels avec des personnages désincarnés. Enfin, c’est le souvenir lointain que j’en garde car je ne les ai pas relus, depuis. Après avoir vu ce documentaire, Albert Camus m’est apparu comme un intellectuel sincère, acteur du débat des idées pour changer le monde, ne craignant pas de défendre des positions à contre-courant des idées dominantes de son époque. Cela m’a donné envie de le lire, me disant que j’avais peut-être été trop jeune pour apprécier ses romans, au lycée.

J’ai choisi de lire La Chute, un de ses livres les plus personnels, selon le reportage. Tout d’abord, je dois dire que la forme du livre, qualifié par Camus de « récit » est surprenante, voire dérangeante. Il met en scène deux personnages mais un seul s’exprime. C’est un soliloque. Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien, vivant désormais à Amsterdam, se raconte à un français de passage, rencontré dans un bar de la ville. Il lui confie pourquoi il a abandonné sa vie d’avocat réputé, défenseur d’idéaux généreux, quand il a réalisé que celle-ci n’était qu’une imposture, pleine d’hypocrisie et de vanité.

Le livre est un réquisitoire contre la bonne conscience des intellectuels engagés, se servant de l’aura dont ils bénéficient grâce à des prises de positions généreuses, pour défendre leurs propres intérêts. Je ne sais pas si Camus pensait aussi à lui-même quand il a écrit ce livre, mais honnête comme je l’imagine, il a dû s’interroger sur le désintéressement de son engagement et de son action. Néanmoins, il a déclaré qu’il n’était pas Jean-Baptiste Clamence, même s’il a reconnu lui avoir prêté certains de ses traits de caractère, pour lui apporter de la « chair »: donjuanisme, amour du sport…Cf La Chute Collection Folioplus classiques – Dossier page 151.

Voici, deux extraits qui illustrent bien la pensée de Camus dans le livre, me semble-t-il:

« J’ai compris alors à force de fouiller dans ma mémoire que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer ». Collection Folioplusclassiques, page 70.

« Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche, je l’étendais au petit déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée. Je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté. J’assénai ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. » Collection Folioplusclassiques, page 10.

En résumé, c’est un livre désenchanté et très pessimiste, sur l’instrumentalisation des grands idéaux et bons sentiments. J’ai été séduite par ce thème et son traitement par Camus. Pour écrire un tel livre, il devait être profondément déçu par certains de ses congénères et une partie du milieu intellectuel dans lequel il vivait.

Mais une fois encore, je ne peux pas dire que j’ai vraiment aimé ce livre, malgré son acuité et la richesse de son expression. Peut-être, est-ce à cause de sa forme. Le soliloque a quelque chose de trop littéraire et d’artificiel, voire de lassant. Pourquoi ne pas laisser la parole au second personnage, entendre son point de vue, en faire un vrai contradicteur?

Bien-sûr, m’exprimer sur un auteur tel que Camus, ayant eu une œuvre et une vie aussi riches et denses (écrivain, philosophe, journaliste, homme de théâtre, résistant,…) alors que je le découvre, a ses limites. Mais chacun peut apporter son point de vue même si celui-ci pâtit de n’être pas soutenu et enrichi par la connaissance préalable de la lecture de l’œuvre et de toutes les analyses et commentaires qui ont pu en être faits.

Pour finir, une amie m’a dit que je devais lire « Le premier homme », roman autobiographique inachevé de Camus, qui me plairait. Je vais essayer!