LE PREMIER HOMME un roman autobiographique d’Albert CAMUS

Collection Folio, Editions Gallimard Février 2018

« Le premier homme » est un roman inachevé d’André Camus, dont le manuscrit a été trouvé dans la voiture où il est décédé lors d’un accident de la route, en 1960. L’œuvre a été publiée trente-quatre ans après, en 1994, à l’initiative de sa fille, Catherine Camus. D’inspiration autobiographique, « Le premier homme » est le récit de l’enfance et de la jeunesse en Algérie, de Jacques, alter ego de Camus. Ce texte magnifiquement écrit nous touche profondément car André Camus y livre des choses très personnelles sur lui-même et sa famille.

Il est né dans une famille pauvre, sa mère et sa grand-mère maternelle étaient analphabètes. Sa mère était en partie sourde et son oncle maternel, à demi-muet. Son père, élevé en orphelinat, est mort dès le début de la guerre 1914, un an après la naissance d’Albert (Jacques).  Au commencement du livre, Jacques, qui n’a pas connu son père, essaie de découvrir l’homme qu’il était. Ce père est mort si jeune que sa mère et ses proches en ont gardé peu de souvenirs et lui en ont peu parlé.  Son destin tragique, mort et enterré en France, loin des siens et de l’Algérie où il est né, fait prendre conscience à son fils de l’abîme qui les sépare. Lui, Jacques (Albert Camus), prix Nobel de littérature, auréolé de gloire, et son père, anonyme parmi les anonymes.  En même temps, il regrette de n’avoir pas eu de père pour le guider et l’aider à se faire une place dans un monde dont il ne connaissait pas les règles. Car, il lui aura fallu une formidable volonté et appétit de vivre, pour y réussir grâce, au commencement, à l’école, et avec l’aide de son instituteur.

L’auteur s’interroge aussi sur la sincérité de sa vie d’intellectuel, admiré et reconnu dans le monde entier, vie qu’il a pourtant voulu de toutes ses forces. Il paraît penser que sa mère, si humble, et sa famille, sans culture, ont eu une existence plus authentique et respectable que la sienne, malgré sa réussite éclatante et toute l’énergie qu’il a déployée pour défendre les valeurs qui lui semblaient justes.

Cependant, ce que je préfère dans « Le premier homme » est la partie consacrée aux souvenirs de l’enfance algéroise de l’auteur : sa famille, l’école, ses camarades de jeu, la beauté grandiose de l’Algérie… Car, au final, il garde le souvenir d’une enfance heureuse, au sein de cette famille modeste dont la principale tradition était le travail, pour survivre. Albert Camus parait toujours à la recherche des mots et de l’expression qui lui permettront de faire renaître ses sensations d’enfant, avec la même intensité qu’autrefois. Les pages consacrées aux dimanches où il accompagnait son oncle et les amis de celui-ci, à la chasse, sont d’une beauté inoubliable. Camus nous y raconte ce qu’est le bonheur total d’une vie simple, de la camaraderie, du partage entre amis, de l’envoûtement de la nature, du bien-être qui suit l’effort physique… En voici un extrait:

« Jacques apprit dans ces dimanches que la compagnie des hommes était bonne et pouvait nourrir le cœur. Le train s’ébranlait puis, prenait sa vitesse avec des halètements courts et de loin en loin, un bref coup de sifflet endormi. On traversait un bout du Sahel et, dès les premiers champs, curieusement, ces hommes solides et bruyants se taisaient et regardaient le jour se lever sur les terres soigneusement labourées où les brumes du matin trainaient en écharpe sur les haies de grands roseaux secs qui séparaient les champs.[…] L’horizon vert rosissait, puis virait d’un seul coup au rouge, le soleil apparaissait et s’élevait visiblement dans le ciel. Il pompait les brumes sur toute l’étendue des champs, s’élevait encore et soudain, il faisait chaud dans le compartiment, les hommes enlevaient un chandail, et puis l’autre, faisaient coucher les chiens qui s’agitaient eux aussi…[…] Alors, commençait pour Jacques une ivresse dont il gardait encore le regret émerveillé au cœur.[…]. On installait une vague table avec des torchons, et chacun sortait ses provisions. Mais Ernest, qui avait des talents de cuisinier […], préparait de fins bâtonnets qu’il taillait en pointe, les introduisait dans des morceaux de la soubressade qu’il avait apportée, et sur un petit feu de bois, les faisait griller jusqu’à ce qu’ils éclatent et qu’un jus rouge coule dans les braises, où il grésillait et prenait feu. Entre deux morceaux de pain, il offrait les soubressades brûlantes et parfumées, que tous accueillaient avec des exclamations et qu’ils dévoraient en les arrosant de vin rosé qu’ils avaient mis à rafraîchir dans la source. Ensuite, c’étaient les rires, les histoires de travail, les plaisanteries que Jacques, la bouche et les mains poisseuses, sale, épuisé, écoutait à peine car le sommeil le gagnait. Mais en vérité, le sommeil les gagnait tous [ …]. Pages 122, 123, 125, 127 Collection Folio Editions Gallimard Février 2018. »

Le sentiment de plénitude qui irradie ces pages fait penser à celui qu’on retrouve dans celles de « La Gloire de mon père » ou du « Château de ma mère » de Marcel Pagnol, quand Marcel raconte ses vacances à La Bastide Neuve, dans le village de la Treille.

Albert Camus évoque aussi dans le récit, le début de la colonisation de l’Algérie, avec l’arrivée des premiers colons français au milieu du 19 ème siècle, dont son père descend, l’hostilité des arabes dépossédés de leur pays, la brutalité de certains colons à leur égard…

J’ai lu ou entendu que John Ford aurait dit « Pour atteindre l’universel, il faut être personnel ». Et « Le premier homme » en est l’illustration. En révélant une part très intime de sa vie personnelle, Albert Camus parle à chacun d’entre nous.

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