
Dans ses Mémoires de guerre 1919-1941 (traduites et annotées par François Kersaudy), Churchill fait le récit des évènements internationaux de l’entre-deux guerres jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette période, Churchill a été successivement, député (1919-1922), chancelier de l’Echiquier (1922-1924), député (1924-1941), Premier Lord de l’amirauté (1939-1940) et Premier ministre à partir du 10 mai 1940. 1
Winston Churchill a reçu le Prix Nobel de littérature en 1953 pour les Mémoires de guerre et l’ensemble de son œuvre. Ancien correspondant de guerre, journaliste, Churchill a toujours écrit. L’écriture était d’ailleurs une de ses principales sources de revenus.
Churchill met au centre du récit les conséquences du Traité de Paix de Versailles du 28 juin 1919 qui a mis fin à la Première Guerre mondiale. Les clauses économiques du traité trop sévères et irréalisables pour l’Allemagne ont exacerbé le nationalisme allemand. Ensuite, la passivité ou l’acceptation par les alliés du réarmement de l’Allemagne, violation manifeste du traité de paix, ont permis la supériorité militaire de l’Allemagne au début du conflit.
Churchill qualifie les clauses économiques du traité d’« aberrantes ». L’Allemagne était condamnée à payer en réparation des « sommes fabuleuses ». Il ajoute que « Ces diktats exprimaient la colère des vainqueurs et l’incapacité de leurs peuples à comprendre que jamais une nation ou un Etat vaincu ne pourrait payer un tribut assez lourd pour couvrir les frais d’une guerre moderne » (page 33). Il ajoute que les hommes politiques du moment « ne pensant qu’aux élections n’osaient pas les détromper » (page 33). « Les journaux, selon leur habitude, se faisaient l’écho des opinions dominantes » (page 33).
Après avoir mis en évidence les graves faiblesses initiales du Traité de Versailles, Churchill s’attache à montrer les errements de sa mise en œuvre.
L’Allemagne, connaissant de grandes difficultés économiques, suspend une partie de ses livraisons en nature (bois et charbon) de 1921 à 1922. En riposte à ce défaut de paiement, la France décide d’occuper la Rhur. En janvier 1923, 60 000 soldats français et belges pénètrent sur le bassin de la Rhur. L’Allemagne adopte une stratégie de résistance passive : sabotages, grève générale, impression de monnaie en masse pour soutenir les grévistes. Cette impression de monnaie entraîne une hyperinflation spectaculaire et l’effondrement du cours du mark.
Le Royaume-Uni et les Etats-Unis désapprouvent l’occupation unilatérale de la Rhur qui entrave le reprise économique européenne et mondiale. La France est isolée diplomatiquement. En 1924, le Plan Dawes rééchelonne les réparations allemandes et prévoit des prêts américains à l’Allemagne ; la France accepte de quitter la Rhur. Churchill écrit :
« La Grande-Bretagne et les Etats-Unis en particulier prêtèrent à l’Allemagne […] des sommes supérieurs à un milliard et demi de livres, lui permettant ainsi de se relever de ses ruines. Mais comme ces actes apparemment magnanimes s’accompagnaient des vociférations de commande des populations aigries et malheureuses dans les pays victorieux, et des assurances répétées par leurs hommes d’Etat que l’Allemagne devait être contrainte de payer « jusqu’au dernier centime », il ne fallait attendre ni gratitude ni bonne volonté de la part des Allemands; et de fait il n’y en eut pas ». Page 34
Au final l’occupation de la Rhur est un grave échec stratégique de la France qui s’est aliéné ses alliés, le Royaume-Uni et les Etats-Unis et a exacerbé le nationalisme allemand. Churchill écrit :
« Les dispositions britanniques à l’égard de l’Allemagne si virulentes au départ, ne tardèrent pas à dériver en sens inverse dans une égale démesure. Un fossé se creusa entre Lloyd Georges2 et Raymond Poincaré3 [..]. Les deux nations se séparèrent donc en pensée comme en action, et la sympathie, voire l’admiration de la Grande Bretagne pour l’Allemagne y trouva un puissant exutoire ». Page 38
Ensuite, Churchill s’attache à montrer l’incroyable passivité des alliés face au non respect des clauses de désarmement du traité de Versailles par l’Allemagne, voire leur acceptation s’agissant du Royaume-Uni :
« Jusqu’en 1934, la stricte application des clauses du Traité de Versailles relatives au désarmement aurait suffi à préserver indéfiniment sans violence et sans effusion de sang, la paix et la sécurité de l’humanité. Mais on négligea de le faire lorsque les infractions restaient mineures, et on n’osa pas le faire lorsqu’elles devinrent graves. Ainsi fut abandonnée l’ultime sauvegarde d’une paix durable. Les crimes des vaincus trouvent leur origine et leur explication – mais non bien sûr leur excuse – dans les folies des vainqueurs ». Page 42
Churchill poursuit sa démonstration :
« Ainsi, à l’été de 1935, l’Allemagne avait rétabli le service militaire obligatoire, au mépris des traités ; la Grande-Bretagne l’avait toléré et par un accord séparé admis la reconstruction de la flotte allemande et d’une force de sous-marins égale à la notre ». Page 164
Alors que le Traité de Versailles interdisait définitivement à l’Allemagne de maintenir des forces armées en Rhénanie et que les accords de Locarno entre les Alliés et l’Allemagne (1925) avaient confirmé le statut démilitarisé de la Rhénanie et organisé le départ des troupes d’occupation Alliés du territoire, le 7 mars 1936, les colonnes allemandes franchirent les limites de la zone démilitarisée et occupèrent la Rhénanie. Que se passa -t-il ? Je laisse la parole à Churchill :
« Le gouvernement français se dressa en courroux vociférant et lança un appel à ses alliés et à la SDN. Par dessus tout, la France était en droit de compter sur la Grande-Bretagne puisque nous avions garanti sa frontière contre toute agression germanique et avions fait pression sur elle en faveur d’une évacuation anticipée de la Rhénanie. Or, on était en présence d’une violation caractéristique non seulement du traité de paix mais aussi du traité de Locarno et toutes les puissances intéressées étaient liées par leurs engagements. En France, MM. Sarraut4 et Flandin5 furent tentés de décréter immédiatement la mobilisation générale. S’ils avaient été à la hauteur de leur tâche, ils l’auraient fait et ainsi obligé les autres pays à les suivre. Mais ils paraissaient incapables d’agir sans le concours de la Grand-Bretagne ». Page 167
Et de fait, le gouvernement français renonça à agir constatant que le gouvernement anglais ne voulait pas prendre le risque d’une guerre.
Churchill décrit ensuite la poursuite du réarmement de l’Allemagne, l’Anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne), puis le démembrement de la Tchécoslovaquie par les Accords de Munich en septembre 1938, puis l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, suivie de la déclaration de guerre des Alliés le 3 septembre, enfin l’entrée des troupes allemandes en Belgique, Hollande et France en mai 1940, et la capitulation française en juin 1940 et les armistices.
S’agissant de la Grande Bretagne, il expose l’aveuglement de Neville Chamberlain, Premier ministre britannique de mai 1937 à mai 1940. Chamberlain, signataire des Accords de Munich et partisan d’une politique d’apaisement avec l’Allemagne, a cru avoir œuvré pour la Paix jusqu’à ce que l’entrée des troupes allemandes en Pologne, lui dessille les yeux.
Churchill, à la différence des autres dirigeants anglais, alerta continument contre le réarmement de l’Allemagne, pendant l’entre-deux guerres, et fut un ardent défenseur du réarmement de la Grande-Bretagne et un farouche opposant à l’Allemagne nazie. Plusieurs fois à la tête de départements ministériels liés à la sécurité nationale britannique, il était un spécialiste des sujets de défense nationale. Et diplômé d’une école militaire il avait servi activement dans l’armée anglaise et commandé un bataillon sur le front, en France, pendant la Première Guerre mondiale.
Cette passivité des gouvernements alliés parait incompréhensible pour un regard contemporain. Certes, il est plus facile aujourd’hui d’avoir la juste analyse quand on connait la fin de l’histoire.
Car il faut avoir en tête l’affreux massacre de la Première Guerre mondiale. Plus de 60 millions de soldats mobilisés et 10 millions de morts militaires, 21 millions de blessés et mutilés militaires, 9 à 10 millions de morts civils. En France (et colonies) environ 1 400 000 morts militaires et 3 500 000 à 4 200 000 blessés militaires.
Outre la volonté d’éviter un nouveau conflit sanglant, certains membres des gouvernements français et britanniques avaient autant de préventions contre la Russie communiste que contre l’Allemagne nazie, voire plus. Enfin, comme l’écrit Churchill, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne souhaitaient pas trop abaisser l’Allemagne afin de relancer l’économie européenne et mondiale ; et maintenir un équilibre entre les puissances européennes.
Les Mémoires exaltent aussi la résistance héroïque de la Grande Bretagne et des anglais :
« Mais rien ne peut surpasser 1940. A la fin de l’année, cette petite ile ancienne, avec l’aide dévouée de son Commonwealth, de ses Dominions et des territoires rattachés à la couronne s’était révélée capable de supporter tout le poids et l’impact des destinées du monde. Nous n’avions ni flanché ni vacillé. Nous n’avions pas faibli. L’âme du peuple et de la race britannique s’était révélée invincible. La citadelle du Commonwealth et de l’Empire était inexpugnable ». Page 649
C’est l’écrivain et la personnalité exaltée et lyrique de Churchill qui s’exprime. Pour justifier la destruction de la flotte française à Mers El Kébir par les bombardements anglais6 et ce afin d’empêcher l’armée allemande de s’en emparer, Churchill n’hésite pas à citer Danton en 1793 : « Les rois coalisés nous menacent. Jetons leur en défi une tête de roi » (page 533). De Gaulle, dans le portrait qu’il dresse de Churchill dans ses Mémoires de guerre, raconte son éloquence et le « flot original, poétique, émouvant de ses idées, arguments, sentiments » .
Churchill raconte également ses rencontres avec De Gaulle et affiche sa compréhension face au comportement intraitable et arrogant de ce dernier : » Il jugeait également essentiel à sa position au sein du peuple français de conserver une attitude fière et hautaine envers « la perfide Albion » bien qu’il fut en exil et vécut parmi nous et dépendit de notre protection. Pour prouver aux français qu’il n’était pas une marionnette entre les mains des Britanniques, il lui fallait se montrer arrogant envers eux. Cette politique, il la pratiqua, certes, avec beaucoup de persévérance. Il m’expliqua même un jour cette tactique et je compris parfaitement les extraordinaires difficultés de son problème. J’ai toujours admiré sa force inébranlable« . Page 631.
Il est notable que Churchill et De Gaulle, à la fois acteurs politiques majeurs et écrivains, ont fortement influencé le récit national de leur propre pays en écrivant leurs mémoires de guerre. D’ailleurs, lors d’un débat à la Chambre des communes en 1936, Churchill aurait lancé à Stanley Baldwin ( Premier ministre du Royaume-Uni de 1935 à 1936 ) : « L’Histoire dira que vous avez eu tort…Et si j’en suis certain, c’est parce que c’est moi qui l’écrirait ! ». François Kersaudy, le traducteur en français des Mémoires de Guerre 1919-1941 (Editions Tallandier, Collection TEXTO) corrige ou nuance, parfois dans des notes de bas de page, le récit de Churchill quand il est inexact au regard des faits ou trop subjectif.
Pour conclure, les idées pacifistes de l’entre-deux-guerres ont sombré face au réarmement de l’Allemagne nazie et à son idéologie antisémite et raciste. Les faits et l’histoire ont donné tort au pacifisme. Aujourd’hui, la référence à l’aveuglement des accords de Munich est presque l’unique grille de lecture des conflits. Pourtant, après la seconde guerre mondiale, les interventions militaires décidées par les démocraties contre des régimes totalitaires ou autoritaires ont échoué : Viet -Nam, Afghanistan, Irak, Lybie…La guerre n’est pas forcément la solution aux problèmes. Car les guerres, même les guerres justes, tuent des hommes.
- Dans le système politique britannique, il est obligatoire d’être membre du Parlement pour pouvoir être nommé ministre ou Premier ministre ↩︎
- Premier ministre anglais ↩︎
- Président du Conseil des ministres français ↩︎
- Président du Conseil des ministres français ↩︎
- Ministre des Affaires étrangères ↩︎
- Churchill qualifie lui-même cette décision qui entraîna la mort de 1297 marins français et d’un millier de blessés, d’inhumaine. D’où cette citation de Danton pendant le procès de Louis XVI, au moment où la France doit faire front à la coalition de L’Autriche, la Prusse et l’Angleterre. ↩︎




























