JEAN JAURES, penseur et combattant pour la Paix

Statue de Jean Jaurès à Suresnes (92)

Jean Jaurès (1859-1914) est l’un des plus illustres hommes politiques français. Homme d’Etat, intellectuel humaniste, tribun fameux, dreyfusard, anticolonialiste, soutien de la grande grève de Carmaux, fondateur du quotidien l’Humanité, il demeure dans la mémoire collective, la grande figure socialiste de la troisième République. Il a été aussi un militant pacifiste passionné refusant l’inéluctabilité de la guerre. Il est mort le 31 juillet 1914 à cause de son action en faveur de la paix, assassiné par un nationaliste revanchard, Raoul Villain, à la veille de la Première guerre mondiale ; contre le déclenchement de laquelle, il se battait de toutes ses forces.

L’acquittement de son assassin par la Cour d’assises de Paris après la guerre, en mars 1919, dans un climat d’ardent patriotisme, et la condamnation de Madame Jaurès à payer les frais du procès, choquèrent profondément les partis de gauche. 100 000 manifestants défilèrent à Paris pour protester contre ce verdict. En 1924, la dépouille de Jaurès fut transférée au Panthéon.

Son assassinat a sûrement contribué à faire de lui cette icône socialiste et humaniste dont le nom a été donné à de très nombreuses rues et de très nombreux établissements scolaires. Mais il n’en a pas fait pour autant un martyr de la paix qui pourrait être encore célébré à ce titre, à l’égal d’autres martyrs de la paix, comme Gandhi ou Yithzak Rabin. Le procès inique de son meurtrier n’a pas non plus été mis en avant dans le grand récit national, pour condamner les excès nationalistes et leur servir de repoussoir. Et plus personne aujourd’hui, aucun homme politique, socialiste ou autre ou intellectuel, ou si peu, ne revendique l’héritage idéologique pacifiste de Jean Jaurès et son refus passionné de la guerre pour régler les conflits.

Jaurès avait la conviction qu’avec l’affermissement de la République dans les sociétés et la sophistication constante des règles de vie qui l’accompagne, la paix et le règlement négocié des conflits finiraient par l’emporter sur la guerre.

Marion Dupont dans un article du Monde du 20 mai 2022 « Pourquoi la France a le Pacifisme honteux » nous apporte des éléments de réponse pour comprendre pourquoi le pacifisme et la non violence sont absents aujourd’hui des discours politiques et idéologiques en France ; à la différence de ce qui se passe dans d’autres pays. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/05/20/pourquoi-la-france-a-le-pacifisme-honteux_6126908_3232.html

Dans notre pays, la fourniture d’armes à l’Ukraine a recueilli une large approbation et n’a quasiment pas suscité de débat. Il en a été différemment, en Allemagne et en Italie, où le sujet a provoqué des débats. En Allemagne, la critique du soutien militaire à l’Ukraine au nom du pacifisme s’est exprimée dans les rues et dans les milieux intellectuels ; avec d’autant plus de vigueur que le gouvernement d’Olaf Scholz a assumé un revirement historique de la politique allemande en matière d’armement. Selon Maurice Vaïsse, professeur émérite d’histoire des relations internationales à Sciences Po, cité par Marion Dupont dans son article : « On a le pacifisme de son passé. En Allemagne la seconde guerre mondiale est considérée comme la conséquence du bellicisme ; en France, elle est considérée comme la conséquence du pacifisme ».

En France, la volonté des dirigeants français de l’entre-deux guerres, d’empêcher un nouveau conflit, qui a abouti à la signature des accords de Munich en 1938, a été rendue responsable de la défaite de 1940 et des compromissions de Vichy, face à l’Allemagne nazie. Depuis, les discours pacifistes sont presque inaudibles dans le débat public français où la solution militaire est présentée comme la seule réponse crédible au règlement des conflits ; à l’exception notable, toutefois, de l’opposition de la France à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et sa coalition, en 2003.

Pour illustrer la pensée de Jean Jaurès en faveur de la paix, voici des extraits de son fameux discours à la jeunesse, prononcé en juillet 1903 devant les élèves du lycée d’Albi https://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=26_discours+jeunesse+%5Balbi+1903%5D :

« Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile ».

« Oui, comme l’histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : c’est une certitude toute faite. Il n’y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d’où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais aussi qu’il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Œuvre difficile, mais non plus œuvre impossible. Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d’ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève ».

« Même l’accord des nations dans la paix définitive n’effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l’œuvre commune de l’humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que l’Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l’esprit de paix, saura trouver les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleurs qui s’attachent à la conquête. Mais d’abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications même justes provoquent des représailles qui se flattent de l’être, où la guerre tourne après la guerre en un mouvement sans issue et sans fin, où le droit et la violence, sous la même livrée sanglante, ne se discernent presque plus l’un de l’autre, et où l’humanité déchirée pleure de la victoire de la justice presque autant que de sa défaite ».

« Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication ».

Jaurès exprime son espoir raisonnable que la paix s’imposera au final comme la République a fini par s’imposer, en France. Il croit en la mise en œuvre « d’alliances et de fédérations toujours plus vastes », « d’arbitrage international et [de] désarmement simultané ». Il affirme qu’il ne faut pas attendre « pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force » et ne pas concevoir « des réparations comme des revanches ».

Son propos est toujours d’actualité. Il peut paraître utopique parfois, mais il faut un peu d’utopie pour changer les idées et les comportements. D’autant que la création de l’Union européenne est un exemple de « fédération » qui donne raison à Jaurès, a posteriori, et prouve que son appel à des « alliances et fédérations » pour lutter contre « les haines et les rivalités de nations » n’était pas une utopie.

Pour conclure, ce long discours nourri de la grande culture de Jaurès et de sa connaissance érudite de l’histoire universelle des idées et des nations, force l’admiration. On croirait lire le discours d’un universitaire ou d’un moraliste plutôt que celui d’un homme politique, en tous cas un discours très éloigné de ceux des hommes politiques de notre époque.


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2 commentaires sur “JEAN JAURES, penseur et combattant pour la Paix

  1. Bonjour Catherine. Merci pour ton mail Que des vacances studieuses et c’est comme toujours un très bon résumé plaisant à lire. J’espère que tu as passé de bons moments aux JO. Quel bonheur ces jeux et de voir la joie , les émotions et la détermination de ces athlètes , on est obligé de relativiser les autres problèmes et de toujours espérer. Tu as été à plusieurs séances et aux cérémonies paralympiques ? Quelles belles images de Paris et autres lieux. Les vacances ont passé vite. Je vais rentrer prochainement. Mais j’ai encore des devis à faire faire après la tempête Ciaran. Les artisans sont très pris après les lourds dégâts ds la commune. Donc pour les particuliers moins touchés on passe après. Et toi , tu es rentrée de tes escapades estivales? Bien amicalement À bientôt. Bises Marie -Louise.

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    1. Merci Marie-Louise ! Je vais au Stade de France, vendredi pour voir les épreuves d’athlétisme paralympique. J’en ai vu à la TV. Le sport est vraiment un moyen formidable pour aider ces athlètes à assumer voire dépasser leur handicap. Je suis allée à Rouen. J’ai fait une visite guidée de la Maison Sublime et des Incontournables de la ville. La guide était très bien. Occasion de découvertes! Bises A bientôt.

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