Les Discours de Charles de Gaulle : Dakar et Phnom Penh

Discours de Phnom Penh le 1er septembre 1966

Les discours de Charles de Gaulle sont célèbres. Il y exprime sa pensée politique sur la gouvernance de la France et sur les relations internationales entre les Etats. Ses discours prononcés à Dakar le 13 décembre 1959 et à Phnom Penh le 1er septembre 1966 comptent parmi les plus fameux.

Charles de Gaulle a prononcé le discours de Dakar devant l’Assemblée fédérale du Mali https://www.charles-de-gaulle.org/wp-content/uploads/2017/03/Allocution-prononcee-a-lAssemblee-Federale-du-Mali.pdf, après avoir fait connaître la veille à Saint- Louis du Sénégal que la France ne s’opposerai pas à l’indépendance de l’Etat fédéral du Mali – qui regroupe alors le Sénégal, la République soudanaise ( actuel Mali ), la Haute-Volta ( actuel Burkina Faso ) et le Dahomey ( actuel Bénin ).

En voici les principaux extraits :

« Oui, dans peu de jours la France, le Mali et les Etats qui le composent entameront des négociations pour modifier le statut de leurs rapports. […] Autrement dit, cet Etat du Mali va prendre ce qu’on appelle la situation d’indépendance, et que je préfère appeler celle de la souveraineté internationale. […] Il n’y a pas d’Etat, je le disais hier à Saint-Louis, si grand, si puissant qu’il soit, qui puisse se passer des autres. Dès lors qu’il n’y a pas d’Etat qui puisse se passer des autres, il n’y a pas de politique possible sans la coopération. Mais la souveraineté internationale signifie quelque chose, elle signifie beaucoup. Elle signifie qu’un peuple prend dans le monde ses responsabilités lui-même. Elle signifie qu’il s’exprime pour lui-même, par lui-même, et qu’il répond de ce qu’il fait. Cela, dans la société des hommes, est évidemment capital. […] Quand, donc, un pays comme le vôtre va accéder à la responsabilité internationale dont je parlais, le monde entier regarde de quel côté il va se diriger librement. Va-t-il choisir le camp de la liberté va-t-il choisir l’autre [sous-entendu le camp soviétique] ? Veuillez observer d’ailleurs que je ne crois pas que ce soit toujours les mêmes qui soient dans le camp de la liberté, et toujours les mêmes qui soient dans l’autre. Il peut arriver qu’on change, ou bien tout à coup ou bien peu à peu, de camp, et c’est la raison pour laquelle nous ne renonçons à personne. Mais les choses étant ce qu’elles sont, le monde étant ce qu’il est, encore une fois le Mali va devoir choisir la direction qu’il va prendre. Pour la choisir et pour l a suivre, il y a quelque chose d’essentiel, et je le dis au nom d’un pays fort ancien qui a traversé beaucoup de vicissitudes et que vous connaissez très bien. L’essentiel pour jouer son rôle international est d’exister par soi-même, en soi-même et chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ».

Charles de Gaulle, redonne leur sens aux concepts abstraits de souveraineté et d’indépendance. Avec solennité et simplicité, de Gaulle dit à ce nouvel Etat du Mali qui va accéder à la souveraineté internationale qu’il lui appartient désormais de prendre ses responsabilités lui-même dans le monde. Il ajoute que l’essentiel pour jouer son rôle international « est d’exister par soi-même, en soi-même et chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ». Avec cette affirmation lumineuse, qui peut paraître pleine d’évidence et un peu tautologique, Charles de Gaulle nous dit que pour défendre les intérêts de son pays dans le monde, il faut d’abord avoir la connaissance des réalités de son pays, c’est-à-dire de son histoire, de ses forces et de ses faiblesses. On est loin d’un nationalisme béat exaltant l’identité nationale et le repli sur soi.

Par ailleurs, Charles de Gaulle déclare que les pays accédant à la souveraineté peuvent choisir entre le camp de la liberté (les démocraties occidentales) et l’autre (le camp soviétique), mais que les seconds peuvent ensuite changer et revenir dans le camp de la liberté. Ce faisant, il affirme clairement son refus du machiavélisme et de l’opposition entre le camp du bien et le camp du mal, concept qui pourtant se banalise aujourd’hui. Au final, il affirme une vision humaniste du monde où chaque pays défend ses intérêts propres mais reste à l’écoute des autres pays car « s’il n’y a pas d’Etat si puissant qu’il soit qui puisse se passer des autres… il n’y a pas de politique possible sans coopération ». Les règles qui s’appliquent à la société des Etats sont les mêmes que celles qui s’appliquent à la société des hommes. Comme les hommes, les Etats doivent établir et respecter des règles communes pour vivre ensemble.

Jean Lacouture dans sa biographie De Gaulle ( 3. Le souverain 1959 -1970 ) qualifie ce discours de l’un de ses discours « les plus forts, les plus émouvants, et qui parut résumer sa pensée politique ».

Le discours de Phnom Penh https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Phnom_Penh a été prononcé par Charles de Gaulle, le 1er septembre 1966 dans le stade olympique de la capitale du Cambodge, devant une foule de plus de 100 000 personnes. De Gaulle veut soutenir la politique d’indépendance, de paix et de non-alignement du Cambodge, dans le contexte de la guerre du Viet -Nam, pays voisin. Les Etats-Unis qui soutiennent militairement le Viet -Nam du Sud depuis 1959, au nom de la doctrine de la « guerre froide » et de « l’endiguement », viennent de décider en 1965 d’intensifier leur intervention militaire et de s’engager dans la guerre terrestre. Le discours de Charles de Gaulle s’adresse à eux.

Voici des extraits du discours:

« Eh bien, la France considère que les combats qui ravagent l’Indochine, n’apportent […] aucune issue. Suivant elle, s’il est invraisemblable que l’appareil guerrier américain puisse jamais être anéanti sur place, d’autre part, il n’y a aucune chance que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi d’un étranger venu de l’autre rive du Pacifique quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes. Bref, si longue et dure que doive être l’épreuve, il est certain qu’elle n’aura pas de solution militaire. Dès lors, et à moins que le monde ne roule vers la catastrophe, seul un règlement politique pourrait rétablir la paix. […] La France le dit au nom de son désintéressement et en raison de l’œuvre qu’elle a naguère accompli dans cette région de l’Asie, des liens qu’elle a conservés […]. Elle le dit à cause de l’amitié exceptionnelle et deux fois séculaire qu’elle a pour l’Amérique et de l’idée qu’elle s’en fait depuis longtemps et que celle-ci se fait d’elle-même. A savoir celle d’une nation championne de la conception selon laquelle il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin. […] Elle le dit avec la conviction qu’au degré de puissance, de richesse, de rayonnement auxquelles sont actuellement parvenus les Etats-Unis, le fait de renoncer à leur tour à une expédition lointaine qui apparaît sans bénéfice et sans justification et de lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement dans cette importante région du monde n’aurait rien qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts ».

Les accords de paix de Paris qui avalisent le désengagement militaire américain et ouvrent la voie à l’offensive finale des forces communistes seront signés en 1973. Saïgon, capitale du Viet -Nam du sud tombera en 1975 et le Viet -Nam sera réunifié en 1976. De très nombreux vietnamiens (trois millions selon le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés) fuiront le Viet -Nam et son gouvernement communiste.

Le discours de Phnom Penh fut qualifié quelques années plus tard de « prophétique ». En fait de prophétie, de Gaulle s’appuie sur une analyse rationnelle des évènements. Il avait compris, dès 1966, inspiré par l’exemple des guerres d’indépendance de l’Algérie et de l’Indochine française, que la volonté des peuples « de disposer à [leur] façon de [leur] propre destin » serait la plus forte. Et cela, même si l’intention des Etats-Unis de défendre la liberté et la démocratie était louable. Les peuples mêmes parmi les plus pauvres refusent qu’une loi venue de l’extérieur leur soit imposée. Le même schéma s’est répété lors de l’intervention soviétique, puis de l’intervention américaine, en Afghanistan et lors de l’intervention américaine, en Irak en 2003. Au final, le refus des jeunes américains de mourir au Viet -Nam pour une guerre qui n’était pas la leur a eu raison de cette expédition lointaine.

De Gaulle reprend dans ce discours les thèmes déjà défendus dans le discours de Dakar, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le refus du manichéisme et d’un monde coupé en deux. Il ajoute la préférence à une solution négociée plutôt qu’à une solution militaire.

Au final, une sorte de sagesse humaniste se dégage de ces deux discours. Et avec quels mots ! Est-il possible de trouver des mots plus choisis et des tournures plus élégantes pour exprimer à son allié, les Etats-Unis, son désaccord avec leur politique ? :

« Elle [la France] le dit à cause de l’amitié exceptionnelle et deux fois séculaire, qu’elle a pour l’Amérique et de l’idée qu’elle s’en fait depuis longtemps et que celle-ci se fait d’elle-même ».

« Qu’au degré de puissance, de richesse, de rayonnement auxquelles sont actuellement parvenus les Etats-Unis, le fait de renoncer à leur tour à une expédition lointaine qui apparaît sans bénéfice et sans justification […] n’aurait rien qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts ».


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2 commentaires sur “Les Discours de Charles de Gaulle : Dakar et Phnom Penh

  1. Merci Catherine On relit avec grand plaisir ces très beaux discours malheureusement encore d’actualité. Espérons que les émeutes vont s’arrêter et que la sagesse va l’emporter rapidement en Nouvelle Calédonie Bonne soirée. Marie-Louise.

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