LE MIRACLE SPINOZA un essai de Frédéric Lenoir

J’ai découvert Baruch Spinoza en lisant « Le problème Spinoza » d’Irvin Yalom. J’ai été éblouie par l’audace et le courage de cet homme, esprit libre qui au 17ème siècle, a été banni de sa communauté car il avait osé remettre en cause et critiquer les fondements et les rituels de la religion de ses parents, celle dans laquelle il était né, celle dans laquelle il avait été éduqué. J’ai eu envie de connaître la pensée de Spinoza et j’ai lu « Le miracle Spinoza » de Frédéric Lenoir.

Avec cet essai, Frédéric Lenoir rend accessible la pensée de Spinoza au commun des mortels. D’abord, Frédéric Lenoir nous apprend que les ancêtres de Spinoza étaient probablement des juifs espagnols, convertis au catholicisme sous la contrainte, expulsés d’Espagne en 1492 et réfugiés au Portugal. Menacé à nouveau d’expulsion en tant que juif, le grand-père de Baruch, quitte le Portugal pour la France, à Nantes, et choisit finalement de s’installer à Amsterdam, dans la république des Provinces-Unies des Pays-Bas. Baruch y nait en 1632. Bien que majoritairement calvinistes, les Hollandais tolèrent la présence des juifs, de nombreuses sectes protestantes et des catholiques. Même si elles sont parfois réprimées, les opinions politiques et philosophiques y sont admises mieux que partout en Europe.

Tout d’abord, Frédéric Lenoir, explique que Spinoza place la raison au centre de tout dans son système philosophique. C’est un rationaliste après Descartes. Spinoza est convaincu que la raison est capable d’appréhender les mécanismes qui nous déterminent et que le réel est totalement intelligible.

Dans son ouvrage religieux et politique, le Traité théologico-politique, Spinoza dénonce les préjugés des théologiens qui maintiennent le peuple dans l’ignorance et s’opposent à la libre réflexion. Il défend la liberté de croyance, de pensée et d’expression menacée, même dans la république libérale des Provinces-Unies. Il se prémunit contre l’accusation d’athéisme qu’il récuse totalement. S’il a pour principale ambition de défendre la liberté de penser, il prend bien soin d’affirmer que celle-ci ne s’oppose en rien à la piété, c’est-à-dire à la foi véritable.

Spinoza dénonce avec force la superstition sur laquelle se fonde trop souvent la religion pour prospérer et gouverner la masse. Selon lui, la plupart des croyants n’ont conservé de la religion que le culte extérieur et leur foi n’est que préjugés. Ces préjugés proviennent pour l’essentiel du fait que les croyants lisent les Écritures sacrées à la lettre et « posent pour commencer la divine vérité de son texte intégral » au mépris des lumières de la raison. Spinoza propose de lire les Écritures à l’aide de la raison et met au point une « méthode d’interprétation des livres saints ». Il pose les fondements d’une lecture historique et critique de la Bible (que l’on pourrait aussi appliquer au Coran ou à tout autre texte sacré) véritablement révolutionnaire et toujours mise en œuvre de nos jours.

Il commence par s’interroger sur la révélation divine à travers la fonction prophétique. Il affirme que Dieu se révèle d’abord par la raison. Or, ajoute-t-il, c’est par l’imagination et non par la raison que les prophètes s’expriment. « Les prophètes ont été doués, non d’une pensée parfaite, mais d’un pouvoir d’imagination plus vif1« . Spinoza montre que les prophètes (Moïse, Abraham…) ne sont pas certains que ce soit Dieu qui leur ait parlé. C’est la raison pour laquelle, ils accomplissent toujours des prodiges ou des miracles. Puisque l’imagination ne peut apporter un pouvoir de certitude aussi fort que la raison, il faut que la parole prophétique soit accompagnée d’un prodige. Bref, le discours prophétique ne doit jamais être pris à la lettre mais interprété et relativisé car dépendant de la culture et du mode de vie du prophète.

Spinoza pose ensuite la question de « l’élection divine » du peuple hébreu. Il diverge fortement de la lecture rabbinique (et même chrétienne) traditionnelle de la Bible. Il réfute que l’élection du peuple hébreu soit le fait d’une préférence de Dieu. Car un homme qui pratique la loi divine ne peut en aucun cas se sentir supérieur aux autres. Selon Spinoza, il s’agit d’un artifice pédagogique de Moïse afin de flatter l’amour-propre des Hébreux pour qu’ils pratiquent la loi divine, c’est-à-dire, la justice et la charité. La véritable loi divine pour Spinoza, ce n’est pas l’observance du culte et des rituels mais la poursuite du souverain bien. Spinoza explique que la loi divine existe dans les lois immuables de la nature. « Par gouvernement de Dieu, j’entends l’ordre fixe et immuable de la nature, autrement dit […] que les lois universelles de la nature suivant lesquelles tout se produit et tout est déterminé, ne sont pas autre chose que les décrets éternels de Dieu1 « . Une telle conception de Dieu est aux antipodes de celle des juifs et chrétiens, qui imaginent un Dieu extérieur à la nature, doué de sensibilité et de volonté, à la manière humaine. Pour Spinoza, ces représentations anthropomorphiques relèvent de la peur et de l’ignorance.

En fait, Spinoza a été banni très jeune, à 23 ans, de la communauté juive d’Amsterdam, par un herem (sorte de lettre d’excommunication) daté du 27 juillet 1756, soit bien avant qu’il ait écrit le Traité théologico-politique et ses principaux ouvrages. Mais les « horribles hérésies » qu’il professait et enseignait déjà, certainement très proches des thèses de son Traité théologico-politique, étaient inentendables par la communauté juive d’Amsterdam. Cela explique certainement que le herem soit particulièrement radical puisqu’il bannit Baruch à vie, ce qui était très rare à l’époque. Baruch est obligé de quitter sa famille et sa communauté. Il n’aura plus aucun contact avec eux jusqu’à sa mort.

On ne peut être que saisi par la puissance de la pensée de Spinoza et par son courage, car à cette époque même dans la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, une telle remise en cause des fondements des religions de la Bible pouvait mettre en danger votre liberté physique, voire votre existence. Face à l’exacerbation des communautarismes religieux, dans le monde entier, je suis particulièrement sensible au discours de rationalité de Spinoza, à son refus des rituels et cultes, à son message universaliste.

Frédéric Lenoir souligne que Spinoza a peut-être sous-estimé l’importance de l’appartenance à une communauté. Les membres de la communauté partagent les mêmes cultes, les mêmes fêtes religieuses qui les réunissent dans une même ferveur émotionnelle. Appartenir à une communauté peut aussi être une source de fierté, de confiance, le membre de la communauté connait son identité, ses racines, où est sa place dans la société. Il connait également ses valeurs.

Néanmoins, les enflammements ou crispations religieuses ou identitaires contemporaines me font préférer une vision plus universaliste du monde. Les démonstrations de Spinoza, notre rationalité, doivent nous amener à comprendre qu’il est horriblement présomptueux de penser que la religion du pays où l’on est né, son culte et ses rituels historiques sont plus « vrais », plus « justes » que les religions et les cultes des autres parties du monde. J’ai été sensible au fait que le Roi Charles III du Royaume-Uni, chef de l’Église Anglicane, ait voulu que toutes les religions pratiquées au Royaume-Uni (catholique, musulmane, hindouiste, juive, bouddhiste…) soient représentées à son sacre. En même temps, ce geste de grande ouverture et de tolérance relativise, de fait, le caractère « sacré » de chaque religion dont le culte et les rituels s’apparentent dès lors surtout à des traditions historiques et communautaires.

Ces quelques paragraphes n’effleurent bien-entendu qu’une petite partie de la pensée lumineuse de Spinoza, précurseur de la philosophie des Lumières. Et, si vous voulez découvrir ou mieux connaître la pensée de Spinoza, il faut naturellement lire Le miracle Spinoza de Frédéric Lenoir.

1 Spinoza Traité théologico-politique


En savoir plus sur Les humeurs de Catherine

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

6 commentaires sur “LE MIRACLE SPINOZA un essai de Frédéric Lenoir

  1. Merci pour ce riche billet qui donne vraiment envie de découvrir ce philosophe. Dernièrement, j’ai croisé maître Eckart dans une lecture, c’est aussi un philosophe/théologien à (re)découvrir (difficile d’accès tout de même).

    J’aime

  2. Merci pour cette belle chronique sur un livre qui m’a profondément marqué. Spinoza est en effet un philosophe important actuellement alors qu’on assiste à nombre de replis religieux et identitaires de par le monde. La philosophie est utile pour combattre les préjugés et devrait avoir plus de place dans l’enseignement.

    J’aime

  3. Vaste sujet Catherine C’est intéressant et ceci nous entraine à réfléchir comme tjs dans tes « humeurs ». Moi dernièrement sur France Culture j’ai écouté une émission philosophique sur Epicure. Cela se rejoint un peu. Après ces vacances pour cette nouvelle année estudiantine on a de quoi réfléchir sur ces sujets. Moi je me détends après avec du concret et mes cours de créations artistiques. Super. Tu me dis qd tu es libre pour une balade et/ou une expo. (Pas jeudi mais toi aussi tu es prise) Bien amicalement Marie-Louise Envoyé de mon iPhone

    >

    Aimé par 1 personne

Répondre à Sandrine Annuler la réponse.