
Édition 20 novembre 2014
Tendre est la nuit est un roman du romancier américain Francis Scott Fitzgerald publié en 1934 et traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Tournier.
L’écriture de Fitzgerald, imagée, poétique, fiévreuse est ce que je préfère dans Tendre est la nuit. Je cite plusieurs extraits du roman pour illustrer comment Fitzgerald cisèle ses phrases pour donner vie aux jeux de la comédie sociale et aux tourments des personnages.
Le roman débute par la présentation d’une petite société d’américains aisés séjournant dans le sud de la France, sur la côte d’azur. Dick et Nicole Diver, un jeune couple d’américains sont au centre de cette société, ceux autour de qui tout tourne et tout se passe. La vitalité de Dick, sa maîtrise en toute circonstance, son tact, attirent irrésistiblement.
« Être admis, pendant un moment, dans l’univers de Dick Diver était, de toute façon, une expérience inoubliable. Il donnait aux gens l’impression d’avoir pour eux des attentions particulières, de déceler, sous l’amas des compromissions qui l’avaient étouffé depuis tant d’années, ce que leur vie pouvait avoir d’unique et d’incomparable. Personne ne résistait longtemps à son exquise politesse, aux égards qu’il poussait si loin, et de façon si intuitive qu’on ne pouvait les mesurer qu’aux résultats qu’il obtenait ». Page 45
Nicole, sa femme, plus réservée, impressionne par sa beauté.
« On pouvait décrire son visage, en termes de beauté classique, mais il paraissait, au départ, avoir été créé, sur un trop grand format, dans des proportions excessives, avec une ossature épaisse, fortement accusée, comme si les traits principaux, le dessin des sourcils et du front, le teint lui-même, tout ce qui évoque pour nous le tempérament et le caractère avaient été conçus, dans un premier temps dans un emportement héroïque, par un disciple de Rodin, puis longuement ciselé et poli, pour le conduire vers une beauté si parfaite que l’erreur la plus infime lui aurait fait perdre à jamais son évidence et son pouvoir ». Page 31.
Fitzgerald raconte le charme unique d’un dîner chez les Diver, dans le jardin de leur maison, au flanc de la colline, en aplomb de la mer.
« Des vers luisants traversaient les ténèbres. Très loin au pied de la colline, un chien aboyait sourdement. La table donnait l’impression de s’être détachée du sol et de s’élever lentement vers le ciel, comme une piste de danse dotée d’un mécanisme, et tous ceux qui avaient pris place autour d’elle semblaient les habitants d’un univers nocturne qui n’appartenaient qu’à eux seuls, nourris de ses seules nourritures, réchauffés à ses seules flammes. […] Nicole et Dick Diver s’animèrent brusquement, se mirent à flamboyer, à s’épanouir, comme pour faire oublier à leurs invités, en les persuadant de leur propre importance, en les flattant par des attentions raffinées, ce qu’ils avaient pu laisser derrière eux. Pendant un bref instant, Nicole et Dick Diver semblèrent se démultiplier, parler à tout le monde en même temps, et à chacun en particulier, en les assurant de leur tendre amitié, de leur véritable affection […]. Puis, brutalement, la table retomba – ce bref instant pendant lequel les hôtes des Diver avaient été hardiment arrachés au simple plaisir de dîner ensemble, pour s’élever jusqu’aux couches les plus secrètes du sentiment, ce bref instant était passé avant même qu’ils en aient gouté la saveur […] ». Pages 53– 54
Aux yeux du monde, les Diver sont un couple très uni. Parlant de son couple, Dick déclare:
« Il faut que nous vivions ensemble Nicole et moi. D’une certaine façon, vivre ensemble est plus important que simplement vivre ». Page 107.
Ce couple sublime, admiré et dont chacun veut être proche, a pourtant une faille, inconnue de leurs amis.
En avançant dans la lecture, le lecteur découvre que quelques années avant leur séjour sur la côte d’azur, Dick, jeune et prometteur docteur psychiatre, a rencontré Nicole dans un établissement de soins psychiatriques où elle était sa patiente. Il est tombé amoureux d’elle et l’a épousée alors qu’elle était en voie de guérison.
Peu à peu, la tonalité du roman change et se fait plus sombre. Le monde hédoniste du début se fissure et le livre devient le récit de la lente désagrégation du couple. Dick ne supporte plus d’être le pilier indestructible de sa femme dont la santé mentale reste fragile, celui duquel elle tire toute son énergie. Il a l’impression que Nicole vampirise sa force vitale.
Le roman est d’inspiration autobiographique puisque Zelda Fitzgerald, la femme de Francis, souffrait de troubles mentaux et fut hospitalisée dans des établissements psychiatriques où elle est décédée. Le couple était très célèbre dans les années 1920 où ils menaient une vie fastueuse et gaie de fêtes et d’excès.
