À la Une

Les PORTRAITS de CHURCHILL et de STALINE (Mémoires de guerre) par Charles de Gaulle

Winston Churchill et Charles de Gaulle à Paris le 11 novembre 1944

Depuis que j’ai lu sa biographie par Jean Lacouture, je suis une admiratrice de Charles de Gaulle, à la fois homme d’action, homme de pensée, écrivain et de manière superlative.

J’ai lu récemment les célèbres portraits de Churchill et de Staline par de Gaulle (Mémoires de guerre) et j’ai été stupéfaite par la clairvoyance sidérante avec laquelle il saisissait leur personnalité et trouvait les mots pour les dévoiler au lecteur. J’ai choisi d’évoquer ces deux portraits en en donnant de larges extraits. En effet, si aujourd’hui de Gaulle est reconnu en tant que penseur et écrivain dans les milieux littéraires et universitaires – par exemple, les Mémoires de guerre ont été publiées dans « La Pléiade » en 2000 et ont été inscrites au programme du Bac littéraire en 2010, ce qui a d’ailleurs créé la polémique – il ne l’est peut-être pas encore complètement dans l’opinion commune.

D’abord, voici des extraits du portrait de Churchill dans les Mémoires de guerre – L’appel 1940-1942 :

« M. Churchill me reçut à Downing Street […]. L’impression que j’en ressentis m’affermit dans ma conviction que la Grande-Bretagne conduite par un pareil lutteur, ne fléchirait certainement pas. M. Churchill me parut être de plain-pied avec la tâche la plus rude, pourvu qu’elle fut aussi grandiose. L’assurance de son jugement, sa grande culture, la connaissance qu’il avait de la plupart des sujets, des pays, des hommes […] s’y déployaient à leur aise. Par dessus tout, il était de par son caractère, fait pour agir, risquer, jouer le rôle très carrément et sans scrupule. […] Telles furent mes premières impressions. La suite ne fit que les confirmer en me révélant en outre, l’éloquence propre à M. Churchill et l’usage qu’il savait en faire. Quelle que fut son auditoire : foule, assemblée, conseil, voire interlocuteur unique, qu’il se trouvât devant un micro, à la tribune, à table ou derrière un bureau, le flot original, poétique, émouvant, de ses idées, arguments, sentiments, lui procurait un ascendant presque infaillible dans l’ambiance dramatique où haletait le pauvre monde. En politique éprouvé, il jouait de son don angélique et diabolique pour remuer la lourde pâte anglaise aussi bien que pour frapper l’esprit des étrangers. Il n’était pas jusqu’à l’humour dont il assaisonnait ses gestes et ses propos et à la manière dont il utilisait tantôt la bonne grâce et tantôt la colère qui ne fissent sentir à quel point il maîtrisait le jeu terrible où il était engagé […]. Winston Churchill m’apparut, d’un bout à l’autre du drame, le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande Histoire. »

Avec des mots simples, voire familiers, mais des tournures recherchées et imagées, parfois un peu datées, de Gaulle caractérise avec vigueur  la personnalité flamboyante et audacieuse de Churchill : « un pareil lutteur », « jouer le rôle très carrément et sans scrupule », « l’humour dont il assaisonnait ses gestes et ses propos », « le jeu terrible où il était engagé », « le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande histoire »…

En lisant ce portrait, on découvre aussi un De Gaulle, lyrique, sensible « au flot original, poétique, émouvant » des idées de Churchill et dont le style passionné, évoque parfois celui génial du Duc de Saint-Simon, mais avec un peu plus de retenue tout de même.

Le portrait de Staline dans les Mémoires de guerre – Le Salut 1944-1946 surpasse encore celui de Churchill me semble-t-il, tant par la stupéfiante acuité avec laquelle de Gaulle met à jour la personnalité terrible de Staline que par le style éclatant de son écriture.

« En sa personne [Staline] et sur tous les sujets, j’eus l’impression d’avoir devant moi le champion rusé et implacable d’une Russie recrue de souffrance et de tyrannie, mais brûlant d’ambition nationale. Staline était possédé de la volonté de puissance. Rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à se passer d’illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque homme un obstacle ou un danger, tout chez lui était manœuvre, méfiance et obstination. La révolution, le parti, l’État, la guerre, lui avaient offert les occasions et les moyens de dominer. Il y était parvenu, usant à fond des détours de l’exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires, mettant au jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant ou liquidant les autres. Dès lors, seul en face de la Russie, Staline la vit mystérieuse, plus forte et plus durable que toutes les théories et tous les régimes. Il l’aima à sa manière. Elle-même l’accepta comme un tsar pour le temps d’une période terrible et supporta le bolchévisme pour s’en servir comme d’un instrument. Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques, s’étendre en Asie, accéder aux mers libres, c’étaient les rêves de la patrie, ce furent les buts du despote. Deux conditions pour y réussir : faire du pays une grande puissance moderne, c’est-à-dire industrielle, et, le moment venu, l’emporter dans une guerre mondiale. La première avait été remplie aux prix d’une dépense inouïe de souffrances et de pertes humaines. Staline quand je le vis achevais la seconde au milieu des tombes et des ruines. Sa chance fut qu’il ait trouvé un peuple à ce point vivant et patient que la pire des servitudes ne le paralysait pas, une terre pleine de telles ressources que les plus affreux gaspillages ne pouvaient pas les tarir, des alliés sans lesquels il n’eut pas vaincu l’adversaire, mais qui sans lui, ne l’eussent point abattu. Pendant les quelque quinze heures que durèrent au total, mes entretiens avec Staline, j’aperçus sa politique grandiose et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérant à l’air bonhomme, il s’appliquait à donner le change. Mais si âpre était sa passion qu’elle transparaissait souvent non sans une sorte de charme ténébreux ».

Que dire ? Quel extraordinaire portrait, quelle leçon d’histoire ! De Gaulle pénètre dans le cerveau de Staline « dictateur tapi dans sa ruse » et lit en lui à livre ouvert. Et comme dans le portrait de Churchill, il ne peut brider totalement son imagination et des bouffées de lyrisme quand il évoque la Russie que Staline voyait « mystérieuse », l’âpre passion de Staline « si âpre était sa passion » ou encore le « charme ténébreux » de Staline, à l’évocation duquel le lecteur ne peut s’empêcher de frémir…

Les dons de Charles De Gaulle, penseur, théoricien des idées et écrivain, s’expriment aussi dans ses discours, à Dakar le 15 décembre 1959, à Phnom Penh le 1er septembre 1966, véritables traités sur les relations entre les États ou encore dans son discours du 23 avril 1961 après le putsch des généraux à Alger.

Pour terminer, l’action politique de Charles de Gaulle, ses décisions et les fortes oppositions qu’elles ont entraînées, ont entravé ou entravent peut-être encore, la reconnaissance dépassionnée de son statut de penseur et d’écrivain, à part entière.