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L’INVENTAIRE DES RÊVES un roman de Chimamanda Ngozi ADICHIE

Editions Gallimard 2025

Editions Gallimard 2025 – 642 pages

Je suis une fan de Chimamanda Ngozi Adichie depuis que j’ai lu Americanah. J’ai été tellement conquise par ce roman, qu’ensuite j’ai lu L’hibiscus pourpre, peut-être mon préféré et ensuite L’autre moitié du soleil. Découvrir l’univers d’une nouvelle romancière n’est pas si fréquent. Chimamanda est une conteuse. Elle donne vie à chacun de ses personnages, grâce à une foultitude de détails, avec infiniment de finesse et de profondeur. Sa puissance créatrice nous emporte dans des récits riches et amples qui parlent du monde où nous vivons.

Chimamanda est une écrivaine nigériane. Partie aux Etats-Unis pour ses études, elle y vit désormais. Ses ouvrages – romans, essais – ont reçu de multiples récompenses. Elle est docteur honoris causa de plusieurs universités dont la Sorbonne Université en 2025 et membre de l’Académie américaine des arts et des sciences. C’est également une femme engagée pour le féminisme. Elle a publié en 2020 un essai sur le féminisme intitulé « Nous sommes tous des féministes ».

Quand j’ai appris que Chimamanda venait en France pour présenter son nouveau roman L’inventaire des rêves, je me suis inscrite avec une amie à une rencontre organisée par l’Institut d’Etudes Politiques à Paris. Et j’ai pu la voir en chair et en os et l’écouter. Et j’ai acheté un exemplaire du roman, signé par elle !

L’inventaire des rêves, traduit de l’anglais (Nigéria) par Blandine Longre, raconte et entrelace les parcours de quatre femmes qui sont proches et qui essaient de construire leur vie. Chiamaka, Zikora et Omelogor diplômées et privilégiées sont nigérianes. Kadiatou est née dans un village en Guinée. Elles vivent aux Etats-Unis sauf Omelogor qui vit au Nigéria. Ces femmes se battent pour trouver leur place dans le monde et réaliser leurs rêves. L’auteure consacre un chapitre distinct à chacune des héroïnes.

Chiamaka a rencontré Kadiatou alors que celle-ci était femme de chambre dans un hôtel à Washington où ses parents séjournaient. Chamiaka a reconnu en Kadiatou une autre africaine de l’ouest, a entamé la conversation avec elle, sympathisé et lui a proposé de venir travailler chez elle, de temps en temps. Chiamaka aide Kadiatou à s’orienter dans les arcanes de son nouveau pays, les Etats-Unis. Le personnage de Kadiatou est librement inspiré de Nafitassou Diallo, agressée sexuellement par Dominique Strauss-Kahn. Employée de maison à Conakry, Kadiatou a demandé l’asile aux Etats-Unis pour rejoindre Amadou, son amoureux, immigré aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Amadou lui a conseillé de faire une demande d’asile en disant qu’elle avait été excisée – ce qui est vrai Kadiatou a été excisée – et qu’elle voulait éviter le même sort à sa fille. Car dit-il : « C’est ce que les Américains aiment entendre. Si tu leur dis la vérité, que tu veux une vie meilleure, ils rejetteront ta demande » ( Pages 313-314 ). Kadiatou obtient l’asile. Elle s’adapte peu à peu à la vie de son nouveau pays. Apprend à parler la langue tant bien que mal, avec l’aide de sa fille Binta et de Chiamaka. Amadou n’étant pas souvent là, elle cherche du travail et trouve un emploi de femme de chambre dans un hôtel à Washington. Elle loue son propre appartement pour elle et sa fille. Elle a trouvé sa place aux Etats-Unis.

Quand elle est agressée sexuellement par un client important de l’hôtel, un français, complètement désorientée, perdue, elle croise la gouvernante de l’étage qui comprend que quelque chose ne va pas. Elle lui raconte l’agression. La gouvernante de l’étage appelle la police sans hésiter et sans considération pour la position sociale de leur très puissant client. La suite ressemble à ce qui est arrivé à Nafitassou Diallo. Les poursuites pénales sont abandonnées. Kadiatou est accusée par la presse d’être une manipulatrice et d’avoir été l’instrument d’un complot contre le puissant et influent client français. En France, je me rappelle que la moitié des personnes qui s’exprimait sur Nafissatou Diallo et l’affaire, toutes classes sociales confondues, pensait de même. J’en déduis que dans notre pays aussi, une femme musulmane, noire, africaine, originaire d’un village guinéen, ne peut être qu’une femme soumise à l’autorité des hommes et l’instrument de leurs complots ou bien une femme perverse et intéressée. Le racisme et les préjugés sont toujours prégnants.

L’auteure a créé le personnage de Kadiatou car elle a été émue par Nafissatou Diallo. En tant que femme et africaine de l’ouest, elle a ressenti de l’empathie envers elle et été choquée par le traitement que les médias lui ont réservé. Par delà l’agression sexuelle, elle brosse le portrait d’une femme qui s’est éloignée des vieilles coutumes passéistes de son pays pour se bâtir une nouvelle vie, aux Etats-Unis.

Contrairement à Kadiatou, Chiamaka, Zikora et Omelogor sont nées dans des familles privilégiées et fortunées. Elles ont fait des études supérieures et travaillent. Zikora, avocate, Omelogor, banquière, ont réussi professionnellement voir très bien s’agissant d’Omelogor. Chiamaka a choisi une voie plus personnelle en publiant des articles sur ses voyages touristiques dans le monde « Plaisantes observations écrites d’un point de vue africain ». La diffusion de ses articles reste plutôt confidentielle. Elle peut se permettre ce choix car ses parents sont très fortunés.

Bien qu’elles soient des femmes modernes investies dans leur activité professionnelle, Chiamaka et Zikora restent des femmes sentimentales qui veulent se marier et rencontrer l’âme sœur. Prisonnières d’une image conventionnelle de la femme, leur urgence à vouloir se marier les amène à rester avec des hommes égoïstes et machistes. Et ces femmes intelligentes perdent la lucidité élémentaire pour admettre que leur compagnon ne les respecte pas et qu’elles ne doivent pas l’accepter. Omelogor qui vit au Nigéria est différente. C’est elle qui mène la danse dans ses relations avec les hommes. La fortune qu’elle a accumulée dans son activité de banquière la conforte dans son indépendance. Mais, Omelogor n’échappe pas à la pression de sa famille qui rêve encore pour elle d’une vie plus classique. Elle a 48 ans et ne peut plus avoir d’enfant. Sa tante Jane, « tantie Jane » la harcèle pour qu’elle adopte un enfant et lui dit « Omelogor, ne fait pas semblant d’aimer la vie que tu mènes. » ( Page 404 ). Omelogor est touchée. Cette phrase la blesse. Mais elle pense « … je suis émue de me tenir ainsi sur mon balcon en ce nouveau matin de la nouvelle année. Je suis la maîtresse des lieux. Sache, tantie, que je l’aime ma vie. Il m’arrive de peiner à y trouver du sens, peut-être trop souvent, mais c’est une vie bien remplie, une vie qui en outre m’appartient…Parfois ma maison est tout illuminée par les dîners et les soirées de jeux, et je réunis différents groupes d’amis qui peut-être, ne se seraient jamais rencontrés autrement…J’aurais dû répondre à tantie Jane : « Il existe toujours une autre façon de vivre, tantie, il y a d’autres façons de vivre. » Pages 406-407  

J’aime beaucoup ces phrases pleines de sincérité et de tolérance. J’imagine qu’elles sont un peu un résumé de L’inventaire des rêves.

Si le féminisme et l’émancipation des femmes sont le centre du roman, l’auteure y évoque bien d’autres sujets comme le racisme et la condescendance dont sont victimes les africains en Europe et aux Etats-Unis. Pourtant, malgré le racisme, Kadiatou la guinéenne veut rester aux Etats-Unis car elle sait qu’elle y a une vie meilleure et veut que sa fille qui a maintenant la mentalité d’une américaine y fasse sa vie. Chimamanda n’épargne pas non plus le Nigéria et la corruption qui y règne ou bien les superstitions et traditions d’un autre âge qui persistent encore en Afrique. Le snobisme et la vanité des très riches nigérians sont raillés ainsi que leur arrogance avec leurs subordonnés.

En même temps, les héroïnes du roman revendiquent avec fierté leur africanité. Elles moquent la cuisine française qui leur paraît fade comparée à la cuisine de l’Afrique de l’ouest !

Pour conclure, l’auteure donne chair et vie à ses quatre héroïnes et aux personnages qui les entourent grâce à une multitude de détails qui les ancrent dans un monde que nous reconnaissons. Elle se saisit de leurs histoires pour défendre les thèmes qui lui sont chers, féminisme, racisme, africanité.

Je dois néanmoins avouer que j’ai été moins enthousiasmée par L’inventaire des rêves que par les précédents romans de Chimamanda. Même si les héroïnes échangent, se parlent, se rencontrent, leurs quatre histoires restent parallèles. Un peu comme s’il s’agissait de quatre nouvelles distinctes – comme les chapitres qui leur sont consacrés – sur quatre personnes, certes liées entre elles, mais sans aller au-delà. Il manque me semble-t-il le souffle d’une histoire où petit-à-petit les fils se nouent entre les personnages avec un cheminement entre le début et la fin. Comme je l’ai tant aimé dans Americanah, L’hibiscus pourpre et L’autre moitié du soleil. Et le roman est un peu long.

Enfin, voici un extrait du roman pour illustrer l’écriture de Chimamanda et la richesse de son expression. Il n’y est pas question que de féminisme et de racisme ! Il s’agit d’un extrait où le père de Kadiatou, mineur dans une mine d’or, raconte des histoires pendant les veillées familiales :

« De ses longs bras minces il soulevait les petits garçons et les lançait haut dans les airs avant de les rattraper et de les faire tournoyer, leurs rires résonnant alentour. Il dînait pendant que tous les enfants l’observaient et attendaient les histoires qui suivaient son repas…Mama s’affairait à côté, décortiquant des arachides et lui faisant remarquer qu’il se trompait sur tel et tel détail, que de toute manière ce n’était pas aux hommes de raconter des histoires, et qu’un autre passage était faux, et il lui disait de raconter l’histoire elle-même et elle répliquait qu’il valait mieux qu’il continue puisqu’il avait commencé, et ensuite, ils riaient. A la lueur tremblante de la lampe à pétrole, une chaleur enveloppante et apaisante les encerclaient tous. Il racontait des histoires de vaches, de hyènes et de serpents magiques, de vampires qui se transformaient en lucioles, et comment le monde était né d’une goutte de lait gigantesque. Papa grimaçait, modifiait sa voix, faisait des gestes et tapait des mains. Parfois, il étirait tellement ses mots, comme le babillage d’un petit enfant que tout le monde éclatait de rire avant la fin de l’histoire. Kadiatou, assise contre le mur, regardait les pieds de Papa dans ses babouches, si fermement plantés dans le sol. Ses petits pieds à elle, ressemblaient exactement aux siens, plats sans cambrure ». Pages 258-259.

Je reste une fan de Chimamanda !

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LA PORTE un roman de Magda Szabo

La Porte est un roman d’inspiration autobiographique de Magda Szabo (1917-2007), écrivaine hongroise dont l’œuvre a été traduite en plus de trente langues. Le roman a été récompensé par le Prix Femina étranger en 2003.

Magda Szabo y raconte sa relation avec son employée de maison, Emerence, une femme hors du commun qui a occupé une place très importante dans sa vie. En utilisant la première personne du singulier « je », l’auteur choisit de se livrer au lecteur et de lui dévoiler des moments très personnels de sa vie.

Elle adopte un ton fébrile et vif pour nous raconter qui était Emerence. Dès le début, elle confesse au lecteur un sentiment de culpabilité. Magda se sent coupable de ne pas avoir été présente pour Emerence quand celle-ci avait besoin d’elle et de l’avoir trahie en ne respectant pas sa volonté. Mais le lecteur ne comprendra pourquoi qu’en avançant dans la lecture du roman. Il comprendra aussi que dans certaines circonstances, aucune décision n’est la bonne. Mais je ne veux pas déflorer l’histoire, pour les lecteurs qui souhaiteraient lire le roman.

La Porte raconte les relations entre l’auteur, Magda, et sa domestique, Emerence, une femme tout à fait hors du commun. Malgré la nature fondamentalement inégalitaire de leur relation, les deux femmes vont nouer des liens d’affection complexes et très forts.

Au début de leur relation, Magda, écrivaine qui commence à avoir du succès, cherche une personne qui pourra la décharger des tâches ménagères. Une amie lui conseille Emerence, une personne, absolument parfaite. Lors de leur première rencontre, Emerence fixe ses conditions et réserve sa réponse. Avant de travailler pour Magda et son mari, elle souhaite d’abord se renseigner sur eux : « Je ne lave pas le linge sale de n’importe qui » dit-elle. Magda Szabo est médusée. Elle écrit : « J’étais ahurie, c’était la première fois qu’on exigeait nos références ». Finalement, renseignements pris, Emerence accepte de travailler pour Magda et son mari. Elle informe aussi Magda, qu’elle n’aura pas d’horaires fixes. Elle viendra quand elle sera disponible car elle est également concierge et travaille pour d’autres personnes. Cela pourra être à n’importe laquelle heure du jour voire du soir. C’est Emerence qui fixe les règles. Elle inverse les relations entre le maître et son employé. Magda écrit qu’Emerence était « souveraine ».

Magda va découvrir qu’Emerence, déjà âgée, portant toujours un foulard sur la tête ( foulard traditionnel dans les régions rurales d’Europe de l’Est ) est une personnalité profondément singulière et sans égale. Tout d’abord, le travail d’Emerence est irréprochable. Malgré son âge, elle abat un travail impressionnant et fait mieux et plus qu’on ne lui demande. Elle est une personne de confiance, pleine de ressources et d’autorité. Personnalité incontournable de la vie du quartier de Budapest où les deux femmes vivent, elle est toujours la première informée des dernières nouvelles.

De par leur origine, les deux femmes sont très différentes. Emerence est une femme de la campagne, une paysanne ; Magda, une bourgeoise citadine. Emerence a quitté l’école à l’âge de 13 ans ; Magda est une intellectuelle, une universitaire. Emerence, intelligente, indépendante d’esprit mais viscéralement anti-intellectuelle (sans d’ailleurs connaître le mot) ne reconnait que la valeur du travail manuel. Impertinente, elle n’hésite pas à dire son fait à Magda, un peu comme les valets et servantes dans le théâtre de Molière. Elle dit à Magda : « Vous croyez que la vie va durer éternellement, que cela vaut la peine qu’elle dure, qu’il y aura toujours quelqu’un pour faire la cuisine et le ménage, et une assiette pleine, et du papier à barbouiller et un maître qui vous aime, et que vous allez vivre éternellement comme dans les contes de fées et que vous n’aurez jamais d’autres soucis que le mal qu’on peut dire de vous dans les journaux ».

Malgré tout ce qui sépare les deux femmes, une relation d’affection très forte et de respect mutuel va s’installer entre elles. Magda est fascinée par Emerence qui a su se rendre indispensable auprès d’elle. Emerence s’est attachée à Magda, peut-être comme à la petite-fille qu’elle n’a pas eu. Elle lui fait confiance. Si elle méprise le travail intellectuel, elle admire secrètement Magda qui est devenue une écrivaine célèbre. Mais, jamais elle n’ouvrira ni ne lira aucun de ses livres.

Jusqu’au bout, Emerence, restera une personne profondément singulière et impérieuse qui fixe ses propres règles. Malgré son intelligence et les qualités qui lui auraient permis d’évoluer dans la société, Emerence s’est enfermée dans sa condition et ne voudra pas en changer. Elle a un côté obscur dont on comprend qu’il s’explique par un passé douloureux et difficile.

S’inspirant de sa propre vie, Magda Szabo a choisi d’écrire sur la relation si particulière entre une domestique et sa maîtresse. C’est un thème souvent traité dans la littérature. Proust a écrit sur ce thème, en créant le personnage de Françoise, la servante du narrateur de la Recherche du temps perdu. Les valets et servantes sont des personnages importants du théâtre de Molière, Marivaux et Beaumarchais. Ils sont souvent impertinents et pleins de bons sens. Leur impertinence et leur franc- parler est pour eux, une façon de se rebeller contre leur situation inférieure et de montrer à leurs maîtres que s’ils n’ont pas eu la chance  de  » bien naître « , ils nont en pas moins l’intelligence aussi aiguisée que celle de leurs maîtres. Et de prendre une petite revanche, en les raillant.

Mais, si Emerence est pleine de bon sens et n’hésite pas à être impertinente ou à parler franchement à Magda, elle lui voue d’abord une affection profonde et passionnée. Au final, avec ce roman, Magda rend hommage à Emerence, qui a toujours été là pour elle alors qu’elle ne l’a pas été quand Emerence a eu besoin d’elle.

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JEAN JAURES, penseur et combattant pour la Paix

Statue de Jean Jaurès à Suresnes (92)

Jean Jaurès (1859-1914) est l’un des plus illustres hommes politiques français. Homme d’Etat, intellectuel humaniste, tribun fameux, dreyfusard, anticolonialiste, soutien de la grande grève de Carmaux, fondateur du quotidien l’Humanité, il demeure dans la mémoire collective, la grande figure socialiste de la troisième République. Il a été aussi un militant pacifiste passionné refusant l’inéluctabilité de la guerre. Il est mort le 31 juillet 1914 à cause de son action en faveur de la paix, assassiné par un nationaliste revanchard, Raoul Villain, à la veille de la Première guerre mondiale ; contre le déclenchement de laquelle, il se battait de toutes ses forces.

L’acquittement de son assassin par la Cour d’assises de Paris après la guerre, en mars 1919, dans un climat d’ardent patriotisme, et la condamnation de Madame Jaurès à payer les frais du procès, choquèrent profondément les partis de gauche. 100 000 manifestants défilèrent à Paris pour protester contre ce verdict. En 1924, la dépouille de Jaurès fut transférée au Panthéon.

Son assassinat a sûrement contribué à faire de lui cette icône socialiste et humaniste dont le nom a été donné à de très nombreuses rues et de très nombreux établissements scolaires. Mais il n’en a pas fait pour autant un martyr de la paix qui pourrait être encore célébré à ce titre, à l’égal d’autres martyrs de la paix, comme Gandhi ou Yithzak Rabin. Le procès inique de son meurtrier n’a pas non plus été mis en avant dans le grand récit national, pour condamner les excès nationalistes et leur servir de repoussoir. Et plus personne aujourd’hui, aucun homme politique, socialiste ou autre ou intellectuel, ou si peu, ne revendique l’héritage idéologique pacifiste de Jean Jaurès et son refus passionné de la guerre pour régler les conflits.

Jaurès avait la conviction qu’avec l’affermissement de la République dans les sociétés et la sophistication constante des règles de vie qui l’accompagne, la paix et le règlement négocié des conflits finiraient par l’emporter sur la guerre.

Marion Dupont dans un article du Monde du 20 mai 2022 « Pourquoi la France a le Pacifisme honteux » nous apporte des éléments de réponse pour comprendre pourquoi le pacifisme et la non violence sont absents aujourd’hui des discours politiques et idéologiques en France ; à la différence de ce qui se passe dans d’autres pays. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/05/20/pourquoi-la-france-a-le-pacifisme-honteux_6126908_3232.html

Dans notre pays, la fourniture d’armes à l’Ukraine a recueilli une large approbation et n’a quasiment pas suscité de débat. Il en a été différemment, en Allemagne et en Italie, où le sujet a provoqué des débats. En Allemagne, la critique du soutien militaire à l’Ukraine au nom du pacifisme s’est exprimée dans les rues et dans les milieux intellectuels ; avec d’autant plus de vigueur que le gouvernement d’Olaf Scholz a assumé un revirement historique de la politique allemande en matière d’armement. Selon Maurice Vaïsse, professeur émérite d’histoire des relations internationales à Sciences Po, cité par Marion Dupont dans son article : « On a le pacifisme de son passé. En Allemagne la seconde guerre mondiale est considérée comme la conséquence du bellicisme ; en France, elle est considérée comme la conséquence du pacifisme ».

En France, la volonté des dirigeants français de l’entre-deux guerres, d’empêcher un nouveau conflit, qui a abouti à la signature des accords de Munich en 1938, a été rendue responsable de la défaite de 1940 et des compromissions de Vichy, face à l’Allemagne nazie. Depuis, les discours pacifistes sont presque inaudibles dans le débat public français où la solution militaire est présentée comme la seule réponse crédible au règlement des conflits ; à l’exception notable, toutefois, de l’opposition de la France à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et sa coalition, en 2003.

Pour illustrer la pensée de Jean Jaurès en faveur de la paix, voici des extraits de son fameux discours à la jeunesse, prononcé en juillet 1903 devant les élèves du lycée d’Albi https://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=26_discours+jeunesse+%5Balbi+1903%5D :

« Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile ».

« Oui, comme l’histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : c’est une certitude toute faite. Il n’y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d’où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais aussi qu’il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Œuvre difficile, mais non plus œuvre impossible. Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d’ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève ».

« Même l’accord des nations dans la paix définitive n’effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l’œuvre commune de l’humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que l’Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l’esprit de paix, saura trouver les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleurs qui s’attachent à la conquête. Mais d’abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications même justes provoquent des représailles qui se flattent de l’être, où la guerre tourne après la guerre en un mouvement sans issue et sans fin, où le droit et la violence, sous la même livrée sanglante, ne se discernent presque plus l’un de l’autre, et où l’humanité déchirée pleure de la victoire de la justice presque autant que de sa défaite ».

« Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication ».

Jaurès exprime son espoir raisonnable que la paix s’imposera au final comme la République a fini par s’imposer, en France. Il croit en la mise en œuvre « d’alliances et de fédérations toujours plus vastes », « d’arbitrage international et [de] désarmement simultané ». Il affirme qu’il ne faut pas attendre « pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force » et ne pas concevoir « des réparations comme des revanches ».

Son propos est toujours d’actualité. Il peut paraître utopique parfois, mais il faut un peu d’utopie pour changer les idées et les comportements. D’autant que la création de l’Union européenne est un exemple de « fédération » qui donne raison à Jaurès, a posteriori, et prouve que son appel à des « alliances et fédérations » pour lutter contre « les haines et les rivalités de nations » n’était pas une utopie.

Pour conclure, ce long discours nourri de la grande culture de Jaurès et de sa connaissance érudite de l’histoire universelle des idées et des nations, force l’admiration. On croirait lire le discours d’un universitaire ou d’un moraliste plutôt que celui d’un homme politique, en tous cas un discours très éloigné de ceux des hommes politiques de notre époque.

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AQUARIUM un roman de David Vann

Edition Gellmeister 2018

J’ai lu Aquarium, un roman de David Vann, traduit de l’américain par Laura Derajinski et publié en 2016. Je ne connaissais pas cet auteur américain dont j’ai appris que le roman Sukkwan Island avait été récompensé en France par le Prix Médicis étranger, en 2010. N’arrivant pas à faire publier ses romans, David Vann a longtemps gagné sa vie en naviguant, dans les Caraïbes et en Méditerranée. Il a également tenté, mais sans succès, un tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il avait conçu et construit lui-même. Le succès de Sukkwan Island lui a permis de se consacrer totalement à l’écriture.

Aquarium est un roman grave et douloureux sur le poids des liens familiaux. Mais il laisse une place à l’optimisme.

Après l’école, Caitlin, une petite fille de 12 ans, passe ses après-midi à l’aquarium de la ville de Seattle. Elle est fascinée par les poissons et n’ignore rien à leur sujet. Elle y rencontre chaque jour un monsieur âgé, également admirateur des poissons et ils échangent sur leur passion commune. 

Caitlin vit avec sa mère, Sherin. Elle n’a pas d’autre famille : ni sœur, ni frère, ni grand-parent, oncle, tante, cousin, cousine. Le fait de n’avoir que sa mère suscite parfois en elle une panique enfantine. « Elle n’avait qu’une personne au monde, sa mère ». Qu’adviendrait -il d’elle, si sa mère mourait dans un accident ? Sherin exerce un métier difficile et dangereux. Elle est manutentionnaire et charge des grues dans le froid de Seattle au nord-ouest des Etats-Unis, à la frontière du Canada.

Caitlin va apprendre que le vieil homme est son grand-père maternel. Elle est folle de joie en apprenant qu’elle a une famille. Elle veut vivre avec son grand-père. Mais Sherin, sa mère, a définitivement rayé son père de sa vie. Elle lui voue une haine totale, sans pardon possible. Son père, ce maintenant vieil homme, l’a abandonnée alors qu’elle avait 14 ans, avec sa mère gravement malade d’un cancer, les laissant seules, sans ressources. Sherin, n’ayant pas d’assurance médicale et sans aide,  Catitlin a dû renoncer à l’école pour s’occuper seule de sa mère malade, puis mourante. Elle n’a pas pu aller à l’université et exerce un métier pénible sans qualification. Son père lui a volé son avenir.

Caitlin, tellement heureuse d’avoir un grand-père va s’opposer à sa mère qui refuse violemment et définitivement tout contact avec son père. Désespérée, Sherin va essayer de faire comprendre à Caitlin, pourquoi toute réconciliation ou même tout contact avec son père sont exclus, impensables. Pour y parvenir, elle va agir d’une manière délirante, aux marges de la déraison, exprimant toute sa souffrance. Ce sera le combat entre la haine inextinguible de Sherin pour son père et le besoin irrépressible de Caitlin de la sécurité d’une famille. Est-il possible de renoncer à la haine et à sa violence ? Il y a-t-il de la place pour une sorte d’apaisement ?

Enfin, le roman s’appelle Aquarium. Caitlin et son grand-père ont noué les fils de leur complicité devant les bassins de l’aquarium en observant les poissons, partageant leur fascination pour la vie aquatique. Le lecteur découvre le monde aquatique, son extraordinaire diversité et sa fragilité ;  la beauté et l’étrangeté des hippocampes, des méduses, des mola mola, des rascasses ocellées : « Mon grand-père penché près de la vitre, scrutant les rascasses ocellées, parmi mes préférées. Elles ressemblaient à des papillons de nuit, leurs ailes d’un vert-jaune pâle, une tête qu’on aurait pu croire couverte de poils blanc, de fines antennes blanches pareilles à des pattes d’insecte. Et puis, un corps de poisson, comme si les deux espèces avaient été greffées, une transformation inexplicable dans la pénombre, deux mondes qui n’auraient jamais dû entrer en contact ».

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Les Discours de Charles de Gaulle : Dakar et Phnom Penh

Discours de Phnom Penh le 1er septembre 1966

Les discours de Charles de Gaulle sont célèbres. Il y exprime sa pensée politique sur la gouvernance de la France et sur les relations internationales entre les Etats. Ses discours prononcés à Dakar le 13 décembre 1959 et à Phnom Penh le 1er septembre 1966 comptent parmi les plus fameux.

Charles de Gaulle a prononcé le discours de Dakar devant l’Assemblée fédérale du Mali https://www.charles-de-gaulle.org/wp-content/uploads/2017/03/Allocution-prononcee-a-lAssemblee-Federale-du-Mali.pdf, après avoir fait connaître la veille à Saint- Louis du Sénégal que la France ne s’opposerai pas à l’indépendance de l’Etat fédéral du Mali – qui regroupe alors le Sénégal, la République soudanaise ( actuel Mali ), la Haute-Volta ( actuel Burkina Faso ) et le Dahomey ( actuel Bénin ).

En voici les principaux extraits :

« Oui, dans peu de jours la France, le Mali et les Etats qui le composent entameront des négociations pour modifier le statut de leurs rapports. […] Autrement dit, cet Etat du Mali va prendre ce qu’on appelle la situation d’indépendance, et que je préfère appeler celle de la souveraineté internationale. […] Il n’y a pas d’Etat, je le disais hier à Saint-Louis, si grand, si puissant qu’il soit, qui puisse se passer des autres. Dès lors qu’il n’y a pas d’Etat qui puisse se passer des autres, il n’y a pas de politique possible sans la coopération. Mais la souveraineté internationale signifie quelque chose, elle signifie beaucoup. Elle signifie qu’un peuple prend dans le monde ses responsabilités lui-même. Elle signifie qu’il s’exprime pour lui-même, par lui-même, et qu’il répond de ce qu’il fait. Cela, dans la société des hommes, est évidemment capital. […] Quand, donc, un pays comme le vôtre va accéder à la responsabilité internationale dont je parlais, le monde entier regarde de quel côté il va se diriger librement. Va-t-il choisir le camp de la liberté va-t-il choisir l’autre [sous-entendu le camp soviétique] ? Veuillez observer d’ailleurs que je ne crois pas que ce soit toujours les mêmes qui soient dans le camp de la liberté, et toujours les mêmes qui soient dans l’autre. Il peut arriver qu’on change, ou bien tout à coup ou bien peu à peu, de camp, et c’est la raison pour laquelle nous ne renonçons à personne. Mais les choses étant ce qu’elles sont, le monde étant ce qu’il est, encore une fois le Mali va devoir choisir la direction qu’il va prendre. Pour la choisir et pour l a suivre, il y a quelque chose d’essentiel, et je le dis au nom d’un pays fort ancien qui a traversé beaucoup de vicissitudes et que vous connaissez très bien. L’essentiel pour jouer son rôle international est d’exister par soi-même, en soi-même et chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ».

Charles de Gaulle, redonne leur sens aux concepts abstraits de souveraineté et d’indépendance. Avec solennité et simplicité, de Gaulle dit à ce nouvel Etat du Mali qui va accéder à la souveraineté internationale qu’il lui appartient désormais de prendre ses responsabilités lui-même dans le monde. Il ajoute que l’essentiel pour jouer son rôle international « est d’exister par soi-même, en soi-même et chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ». Avec cette affirmation lumineuse, qui peut paraître pleine d’évidence et un peu tautologique, Charles de Gaulle nous dit que pour défendre les intérêts de son pays dans le monde, il faut d’abord avoir la connaissance des réalités de son pays, c’est-à-dire de son histoire, de ses forces et de ses faiblesses. On est loin d’un nationalisme béat exaltant l’identité nationale et le repli sur soi.

Par ailleurs, Charles de Gaulle déclare que les pays accédant à la souveraineté peuvent choisir entre le camp de la liberté (les démocraties occidentales) et l’autre (le camp soviétique), mais que les seconds peuvent ensuite changer et revenir dans le camp de la liberté. Ce faisant, il affirme clairement son refus du machiavélisme et de l’opposition entre le camp du bien et le camp du mal, concept qui pourtant se banalise aujourd’hui. Au final, il affirme une vision humaniste du monde où chaque pays défend ses intérêts propres mais reste à l’écoute des autres pays car « s’il n’y a pas d’Etat si puissant qu’il soit qui puisse se passer des autres… il n’y a pas de politique possible sans coopération ». Les règles qui s’appliquent à la société des Etats sont les mêmes que celles qui s’appliquent à la société des hommes. Comme les hommes, les Etats doivent établir et respecter des règles communes pour vivre ensemble.

Jean Lacouture dans sa biographie De Gaulle ( 3. Le souverain 1959 -1970 ) qualifie ce discours de l’un de ses discours « les plus forts, les plus émouvants, et qui parut résumer sa pensée politique ».

Le discours de Phnom Penh https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Phnom_Penh a été prononcé par Charles de Gaulle, le 1er septembre 1966 dans le stade olympique de la capitale du Cambodge, devant une foule de plus de 100 000 personnes. De Gaulle veut soutenir la politique d’indépendance, de paix et de non-alignement du Cambodge, dans le contexte de la guerre du Viet -Nam, pays voisin. Les Etats-Unis qui soutiennent militairement le Viet -Nam du Sud depuis 1959, au nom de la doctrine de la « guerre froide » et de « l’endiguement », viennent de décider en 1965 d’intensifier leur intervention militaire et de s’engager dans la guerre terrestre. Le discours de Charles de Gaulle s’adresse à eux.

Voici des extraits du discours:

« Eh bien, la France considère que les combats qui ravagent l’Indochine, n’apportent […] aucune issue. Suivant elle, s’il est invraisemblable que l’appareil guerrier américain puisse jamais être anéanti sur place, d’autre part, il n’y a aucune chance que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi d’un étranger venu de l’autre rive du Pacifique quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes. Bref, si longue et dure que doive être l’épreuve, il est certain qu’elle n’aura pas de solution militaire. Dès lors, et à moins que le monde ne roule vers la catastrophe, seul un règlement politique pourrait rétablir la paix. […] La France le dit au nom de son désintéressement et en raison de l’œuvre qu’elle a naguère accompli dans cette région de l’Asie, des liens qu’elle a conservés […]. Elle le dit à cause de l’amitié exceptionnelle et deux fois séculaire qu’elle a pour l’Amérique et de l’idée qu’elle s’en fait depuis longtemps et que celle-ci se fait d’elle-même. A savoir celle d’une nation championne de la conception selon laquelle il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin. […] Elle le dit avec la conviction qu’au degré de puissance, de richesse, de rayonnement auxquelles sont actuellement parvenus les Etats-Unis, le fait de renoncer à leur tour à une expédition lointaine qui apparaît sans bénéfice et sans justification et de lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement dans cette importante région du monde n’aurait rien qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts ».

Les accords de paix de Paris qui avalisent le désengagement militaire américain et ouvrent la voie à l’offensive finale des forces communistes seront signés en 1973. Saïgon, capitale du Viet -Nam du sud tombera en 1975 et le Viet -Nam sera réunifié en 1976. De très nombreux vietnamiens (trois millions selon le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés) fuiront le Viet -Nam et son gouvernement communiste.

Le discours de Phnom Penh fut qualifié quelques années plus tard de « prophétique ». En fait de prophétie, de Gaulle s’appuie sur une analyse rationnelle des évènements. Il avait compris, dès 1966, inspiré par l’exemple des guerres d’indépendance de l’Algérie et de l’Indochine française, que la volonté des peuples « de disposer à [leur] façon de [leur] propre destin » serait la plus forte. Et cela, même si l’intention des Etats-Unis de défendre la liberté et la démocratie était louable. Les peuples mêmes parmi les plus pauvres refusent qu’une loi venue de l’extérieur leur soit imposée. Le même schéma s’est répété lors de l’intervention soviétique, puis de l’intervention américaine, en Afghanistan et lors de l’intervention américaine, en Irak en 2003. Au final, le refus des jeunes américains de mourir au Viet -Nam pour une guerre qui n’était pas la leur a eu raison de cette expédition lointaine.

De Gaulle reprend dans ce discours les thèmes déjà défendus dans le discours de Dakar, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le refus du manichéisme et d’un monde coupé en deux. Il ajoute la préférence à une solution négociée plutôt qu’à une solution militaire.

Au final, une sorte de sagesse humaniste se dégage de ces deux discours. Et avec quels mots ! Est-il possible de trouver des mots plus choisis et des tournures plus élégantes pour exprimer à son allié, les Etats-Unis, son désaccord avec leur politique ? :

« Elle [la France] le dit à cause de l’amitié exceptionnelle et deux fois séculaire, qu’elle a pour l’Amérique et de l’idée qu’elle s’en fait depuis longtemps et que celle-ci se fait d’elle-même ».

« Qu’au degré de puissance, de richesse, de rayonnement auxquelles sont actuellement parvenus les Etats-Unis, le fait de renoncer à leur tour à une expédition lointaine qui apparaît sans bénéfice et sans justification […] n’aurait rien qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts ».

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Les PORTRAITS de CHURCHILL et de STALINE (Mémoires de guerre) par Charles de Gaulle

Winston Churchill et Charles de Gaulle à Paris le 11 novembre 1944

Depuis que j’ai lu sa biographie par Jean Lacouture, je suis une admiratrice de Charles de Gaulle, à la fois homme d’action, homme de pensée, écrivain et de manière superlative.

J’ai lu récemment les célèbres portraits de Churchill et de Staline par de Gaulle (Mémoires de guerre) et j’ai été stupéfaite par la clairvoyance sidérante avec laquelle il saisissait leur personnalité et trouvait les mots pour les dévoiler au lecteur. J’ai choisi d’évoquer ces deux portraits en en donnant de larges extraits. En effet, si aujourd’hui de Gaulle est reconnu en tant que penseur et écrivain dans les milieux littéraires et universitaires – par exemple, les Mémoires de guerre ont été publiées dans « La Pléiade » en 2000 et ont été inscrites au programme du Bac littéraire en 2010, ce qui a d’ailleurs créé la polémique – il ne l’est peut-être pas encore complètement dans l’opinion commune.

D’abord, voici des extraits du portrait de Churchill dans les Mémoires de guerre – L’appel 1940-1942 :

« M. Churchill me reçut à Downing Street […]. L’impression que j’en ressentis m’affermit dans ma conviction que la Grande-Bretagne conduite par un pareil lutteur, ne fléchirait certainement pas. M. Churchill me parut être de plain-pied avec la tâche la plus rude, pourvu qu’elle fut aussi grandiose. L’assurance de son jugement, sa grande culture, la connaissance qu’il avait de la plupart des sujets, des pays, des hommes […] s’y déployaient à leur aise. Par dessus tout, il était de par son caractère, fait pour agir, risquer, jouer le rôle très carrément et sans scrupule. […] Telles furent mes premières impressions. La suite ne fit que les confirmer en me révélant en outre, l’éloquence propre à M. Churchill et l’usage qu’il savait en faire. Quelle que fut son auditoire : foule, assemblée, conseil, voire interlocuteur unique, qu’il se trouvât devant un micro, à la tribune, à table ou derrière un bureau, le flot original, poétique, émouvant, de ses idées, arguments, sentiments, lui procurait un ascendant presque infaillible dans l’ambiance dramatique où haletait le pauvre monde. En politique éprouvé, il jouait de son don angélique et diabolique pour remuer la lourde pâte anglaise aussi bien que pour frapper l’esprit des étrangers. Il n’était pas jusqu’à l’humour dont il assaisonnait ses gestes et ses propos et à la manière dont il utilisait tantôt la bonne grâce et tantôt la colère qui ne fissent sentir à quel point il maîtrisait le jeu terrible où il était engagé […]. Winston Churchill m’apparut, d’un bout à l’autre du drame, le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande Histoire. »

Avec des mots simples, voire familiers, mais des tournures recherchées et imagées, parfois un peu datées, de Gaulle caractérise avec vigueur  la personnalité flamboyante et audacieuse de Churchill : « un pareil lutteur », « jouer le rôle très carrément et sans scrupule », « l’humour dont il assaisonnait ses gestes et ses propos », « le jeu terrible où il était engagé », « le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande histoire »…

En lisant ce portrait, on découvre aussi un De Gaulle, lyrique, sensible « au flot original, poétique, émouvant » des idées de Churchill et dont le style passionné, évoque parfois celui génial du Duc de Saint-Simon, mais avec un peu plus de retenue tout de même.

Le portrait de Staline dans les Mémoires de guerre – Le Salut 1944-1946 surpasse encore celui de Churchill me semble-t-il, tant par la stupéfiante acuité avec laquelle de Gaulle met à jour la personnalité terrible de Staline que par le style éclatant de son écriture.

« En sa personne [Staline] et sur tous les sujets, j’eus l’impression d’avoir devant moi le champion rusé et implacable d’une Russie recrue de souffrance et de tyrannie, mais brûlant d’ambition nationale. Staline était possédé de la volonté de puissance. Rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à se passer d’illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque homme un obstacle ou un danger, tout chez lui était manœuvre, méfiance et obstination. La révolution, le parti, l’État, la guerre, lui avaient offert les occasions et les moyens de dominer. Il y était parvenu, usant à fond des détours de l’exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires, mettant au jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant ou liquidant les autres. Dès lors, seul en face de la Russie, Staline la vit mystérieuse, plus forte et plus durable que toutes les théories et tous les régimes. Il l’aima à sa manière. Elle-même l’accepta comme un tsar pour le temps d’une période terrible et supporta le bolchévisme pour s’en servir comme d’un instrument. Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques, s’étendre en Asie, accéder aux mers libres, c’étaient les rêves de la patrie, ce furent les buts du despote. Deux conditions pour y réussir : faire du pays une grande puissance moderne, c’est-à-dire industrielle, et, le moment venu, l’emporter dans une guerre mondiale. La première avait été remplie aux prix d’une dépense inouïe de souffrances et de pertes humaines. Staline quand je le vis achevais la seconde au milieu des tombes et des ruines. Sa chance fut qu’il ait trouvé un peuple à ce point vivant et patient que la pire des servitudes ne le paralysait pas, une terre pleine de telles ressources que les plus affreux gaspillages ne pouvaient pas les tarir, des alliés sans lesquels il n’eut pas vaincu l’adversaire, mais qui sans lui, ne l’eussent point abattu. Pendant les quelque quinze heures que durèrent au total, mes entretiens avec Staline, j’aperçus sa politique grandiose et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérant à l’air bonhomme, il s’appliquait à donner le change. Mais si âpre était sa passion qu’elle transparaissait souvent non sans une sorte de charme ténébreux ».

Que dire ? Quel extraordinaire portrait, quelle leçon d’histoire ! De Gaulle pénètre dans le cerveau de Staline « dictateur tapi dans sa ruse » et lit en lui à livre ouvert. Et comme dans le portrait de Churchill, il ne peut brider totalement son imagination et des bouffées de lyrisme quand il évoque la Russie que Staline voyait « mystérieuse », l’âpre passion de Staline « si âpre était sa passion » ou encore le « charme ténébreux » de Staline, à l’évocation duquel le lecteur ne peut s’empêcher de frémir…

Les dons de Charles De Gaulle, penseur, théoricien des idées et écrivain, s’expriment aussi dans ses discours, à Dakar le 15 décembre 1959, à Phnom Penh le 1er septembre 1966, véritables traités sur les relations entre les États ou encore dans son discours du 23 avril 1961 après le putsch des généraux à Alger.

Pour terminer, l’action politique de Charles de Gaulle, ses décisions et les fortes oppositions qu’elles ont entraînées, ont entravé ou entravent peut-être encore, la reconnaissance dépassionnée de son statut de penseur et d’écrivain, à part entière.

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ESCALES un carnet de voyages d’Auberie Allys

Impression coolLibri.com

Escales est le récit par Auberie Allys de ses aventures. Elle a parcouru le Pacific Crest Trail (PCT), un sentier de randonnée long de 4 200 kilomètres, reliant la frontière mexicaine à la frontière canadienne, soit, excusez du peu, une randonnée de cinq mois. Elle a également fait un voyage entièrement en stop de Paris à Istambul, avec un groupe de camarades.

Carte du sentier de randonnée Pacific Crest Trail

Carte du sentier de randonnée Pacific Crest Trail

Même si Auberie a tendance à relativiser ce qu’elle a réalisé, je reste impressionnée par son périple de cinq mois sur le PCT, dans des conditions climatiques souvent difficiles, alternant la chaleur et le froid ! Je suis admirative qu’elle ait pu parcourir tant de kilomètres à pied, souvent seule, sa tante Léopoldine qui faisait la randonnée avec elle, ayant dû s’arrêter au bout de quelques semaines ; même si Auberie a trouvé des compagnons de randonnée sur le parcours, notamment pour traverser le massif montagneux de la Sierra Nevada, encore enneigé à la fin du printemps. De plus, la nature américaine est sauvage et on peut rencontrer des ours sur le PCT… oui…des ours ! Bien-sûr, l’association en charge du PCT informe les randonneurs sur le comportement à adopter en cas de rencontre avec un ours, ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire, mais tout de même…

Dans son récit, Auberie ne cache rien de ses doutes et de ses craintes initiales, pendant la préparation des voyages et ensuite pendant les premiers jours de ses périples. N’ayant jamais fait de stop, ni de randonnée, tout est nouveau pour elle et tout est à découvrir! La difficulté de trouver une voiture qui s’arrête, les paysages arides et inhospitaliers, au commencement du PCT…

En même temps, elle a minutieusement préparé sa randonnée (matériel technique et ultra-léger, connaissance de l’organisation du PCT et des consignes, du parcours, des conditions climatiques, préparation physique…). C’est certainement une des raisons pour lesquelles elle est allée jusqu’au bout de son défi.

Auberie s’interroge sur les motivations qui l’ont amenée à se lancer dans ces aventures. Après avoir terminé ses études, elle a trouvé un travail qui lui plaisait, mais elle était un peu enfermée dans le carcan du monde professionnel. Sa tante Léopoldine, qui la première lui a parlé de son projet de randonnée sur le PCT, a été le déclencheur de son envie. Mais pour passer du projet à la réalisation, Auberie a du trouver l’audace pour « rêver en grand », pour ne pas remettre à plus tard son envie et ne pas attendre. Et malgré des débuts un peu difficiles, elle a finalement trouvé sur le PCT, ce qu’elle recherchait, le plaisir de l’activité physique en harmonie avec la nature, l’attrait de la découverte, de l’aventure, de la solitude… Et, elle a eu le plaisir de se sentir responsable et maîtresse de ce qu’elle entreprenait quotidiennement.

Ses aventures terminées, Auberie a eu un peu de mal à revenir dans la vie quotidienne d’avant le PCT et à partager son expérience avec ses proches. Même si elle est heureuse de retrouver sa famille et ses amis et le confort ordinaire, la solitude du PCT lui manque un peu. Elle a apprécié les rencontres faites sur le parcours, avec les bénévoles de l’association du PCT, avec les randonneurs, notamment ceux avec l’aide desquels elle a pu traversé la terrible Sierra Nevada (seule, elle n’aurait pas pu le faire). Mais, elle a aussi aimé la solitude intense et choisie de ses longues journées de randonnée.

Son voyage en stop de Paris à Istanbul aura également été l’occasion de nombreuses rencontres dans les différents pays traversés, avec des personnes souvent accueillantes et plus sympathiques et ouvertes que la représentation que l’on on en a parfois .

Sur la forme, Auberie a choisi de structurer son récit, en donnant à chaque chapitre un nom abstrait correspondant à l’état d’esprit qui était le sien, lors des différentes étapes de ses deux aventures : fascination, excitation, obstination, acceptation, adaptation, concrétisation…

Elle a illustré le récit avec ses dessins à l’encre de chine et à l’aquarelle (sur les photos).

Bravo Auberie ! (ma nièce !)

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TENDRE EST LA NUIT un roman de Francis Scott Fitzgerald

Le livre de poche Édition 20 novembre 2014
LE LIVRE DE POCHE
Édition 20 novembre 2014

Tendre est la nuit est un roman du romancier américain Francis Scott Fitzgerald publié en 1934 et traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Tournier.

L’écriture de Fitzgerald, imagée, poétique, fiévreuse est ce que je préfère dans Tendre est la nuit. Je cite plusieurs extraits du roman pour illustrer comment Fitzgerald cisèle ses phrases pour donner vie aux jeux de la comédie sociale et aux tourments des personnages.

Le roman débute par la présentation d’une petite société d’américains aisés séjournant dans le sud de la France, sur la côte d’azur. Dick et Nicole Diver, un jeune couple d’américains sont au centre de cette société, ceux autour de qui tout tourne et tout se passe. La vitalité de Dick, sa maîtrise en toute circonstance, son tact, attirent irrésistiblement.

« Être admis, pendant un moment, dans l’univers de Dick Diver était, de toute façon, une expérience inoubliable. Il donnait aux gens l’impression d’avoir pour eux des attentions particulières, de déceler, sous l’amas des compromissions qui l’avaient étouffé depuis tant d’années, ce que leur vie pouvait avoir d’unique et d’incomparable. Personne ne résistait longtemps à son exquise politesse, aux égards qu’il poussait si loin, et de façon si intuitive qu’on ne pouvait les mesurer qu’aux résultats qu’il obtenait ». Page 45

Nicole, sa femme, plus réservée, impressionne par sa beauté.

« On pouvait décrire son visage, en termes de beauté classique, mais il paraissait, au départ, avoir été créé, sur un trop grand format, dans des proportions excessives, avec une ossature épaisse, fortement accusée, comme si les traits principaux, le dessin des sourcils et du front, le teint lui-même, tout ce qui évoque pour nous le tempérament et le caractère avaient été conçus, dans un premier temps dans un emportement héroïque, par un disciple de Rodin, puis longuement ciselé et poli, pour le conduire vers une beauté si parfaite que l’erreur la plus infime lui aurait fait perdre à jamais son évidence et son pouvoir ». Page 31.

Fitzgerald raconte le charme unique d’un dîner chez les Diver, dans le jardin de leur maison, au flanc de la colline, en aplomb de la mer.

« Des vers luisants traversaient les ténèbres. Très loin au pied de la colline, un chien aboyait sourdement. La table donnait l’impression de s’être détachée du sol et de s’élever lentement vers le ciel, comme une piste de danse dotée d’un mécanisme, et tous ceux qui avaient pris place autour d’elle semblaient les habitants d’un univers nocturne qui n’appartenaient qu’à eux seuls, nourris de ses seules nourritures, réchauffés à ses seules flammes. […] Nicole et Dick Diver s’animèrent brusquement, se mirent à flamboyer, à s’épanouir, comme pour faire oublier à leurs invités, en les persuadant de leur propre importance, en les flattant par des attentions raffinées, ce qu’ils avaient pu laisser derrière eux. Pendant un bref instant, Nicole et Dick Diver semblèrent se démultiplier, parler à tout le monde en même temps, et à chacun en particulier, en les assurant de leur tendre amitié, de leur véritable affection […]. Puis, brutalement, la table retomba – ce bref instant pendant lequel les hôtes des Diver avaient été hardiment arrachés au simple plaisir de dîner ensemble, pour s’élever jusqu’aux couches les plus secrètes du sentiment, ce bref instant était passé avant même qu’ils en aient gouté la saveur […] ». Pages 53– 54

Aux yeux du monde, les Diver sont un couple très uni. Parlant de son couple, Dick déclare:

« Il faut que nous vivions ensemble Nicole et moi. D’une certaine façon, vivre ensemble est plus important que simplement vivre ». Page 107.

Ce couple sublime, admiré et dont chacun veut être proche, a pourtant une faille, inconnue de leurs amis.

En avançant dans la lecture, le lecteur découvre que quelques années avant leur séjour sur la côte d’azur, Dick, jeune et prometteur docteur psychiatre, a rencontré Nicole dans un établissement de soins psychiatriques où elle était sa patiente. Il est tombé amoureux d’elle et l’a épousée alors qu’elle était en voie de guérison.

Peu à peu, la tonalité du roman change et se fait plus sombre. Le monde hédoniste du début se fissure et le livre devient le récit de la lente désagrégation du couple. Dick ne supporte plus d’être le pilier indestructible de sa femme dont la santé mentale reste fragile, celui duquel elle tire toute son énergie. Il a l’impression que Nicole vampirise sa force vitale.

Le roman est d’inspiration autobiographique puisque Zelda Fitzgerald, la femme de Francis, souffrait de troubles mentaux et fut hospitalisée dans des établissements psychiatriques où elle est décédée. Le couple était très célèbre dans les années 1920 où ils menaient une vie fastueuse et gaie de fêtes et d’excès.

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LE MIRACLE SPINOZA un essai de Frédéric Lenoir

J’ai découvert Baruch Spinoza en lisant « Le problème Spinoza » d’Irvin Yalom. J’ai été éblouie par l’audace et le courage de cet homme, esprit libre qui au 17ème siècle, a été banni de sa communauté car il avait osé remettre en cause et critiquer les fondements et les rituels de la religion de ses parents, celle dans laquelle il était né, celle dans laquelle il avait été éduqué. J’ai eu envie de connaître la pensée de Spinoza et j’ai lu « Le miracle Spinoza » de Frédéric Lenoir.

Avec cet essai, Frédéric Lenoir rend accessible la pensée de Spinoza au commun des mortels. D’abord, Frédéric Lenoir nous apprend que les ancêtres de Spinoza étaient probablement des juifs espagnols, convertis au catholicisme sous la contrainte, expulsés d’Espagne en 1492 et réfugiés au Portugal. Menacé à nouveau d’expulsion en tant que juif, le grand-père de Baruch, quitte le Portugal pour la France, à Nantes, et choisit finalement de s’installer à Amsterdam, dans la république des Provinces-Unies des Pays-Bas. Baruch y nait en 1632. Bien que majoritairement calvinistes, les Hollandais tolèrent la présence des juifs, de nombreuses sectes protestantes et des catholiques. Même si elles sont parfois réprimées, les opinions politiques et philosophiques y sont admises mieux que partout en Europe.

Tout d’abord, Frédéric Lenoir, explique que Spinoza place la raison au centre de tout dans son système philosophique. C’est un rationaliste après Descartes. Spinoza est convaincu que la raison est capable d’appréhender les mécanismes qui nous déterminent et que le réel est totalement intelligible.

Dans son ouvrage religieux et politique, le Traité théologico-politique, Spinoza dénonce les préjugés des théologiens qui maintiennent le peuple dans l’ignorance et s’opposent à la libre réflexion. Il défend la liberté de croyance, de pensée et d’expression menacée, même dans la république libérale des Provinces-Unies. Il se prémunit contre l’accusation d’athéisme qu’il récuse totalement. S’il a pour principale ambition de défendre la liberté de penser, il prend bien soin d’affirmer que celle-ci ne s’oppose en rien à la piété, c’est-à-dire à la foi véritable.

Spinoza dénonce avec force la superstition sur laquelle se fonde trop souvent la religion pour prospérer et gouverner la masse. Selon lui, la plupart des croyants n’ont conservé de la religion que le culte extérieur et leur foi n’est que préjugés. Ces préjugés proviennent pour l’essentiel du fait que les croyants lisent les Écritures sacrées à la lettre et « posent pour commencer la divine vérité de son texte intégral » au mépris des lumières de la raison. Spinoza propose de lire les Écritures à l’aide de la raison et met au point une « méthode d’interprétation des livres saints ». Il pose les fondements d’une lecture historique et critique de la Bible (que l’on pourrait aussi appliquer au Coran ou à tout autre texte sacré) véritablement révolutionnaire et toujours mise en œuvre de nos jours.

Il commence par s’interroger sur la révélation divine à travers la fonction prophétique. Il affirme que Dieu se révèle d’abord par la raison. Or, ajoute-t-il, c’est par l’imagination et non par la raison que les prophètes s’expriment. « Les prophètes ont été doués, non d’une pensée parfaite, mais d’un pouvoir d’imagination plus vif1« . Spinoza montre que les prophètes (Moïse, Abraham…) ne sont pas certains que ce soit Dieu qui leur ait parlé. C’est la raison pour laquelle, ils accomplissent toujours des prodiges ou des miracles. Puisque l’imagination ne peut apporter un pouvoir de certitude aussi fort que la raison, il faut que la parole prophétique soit accompagnée d’un prodige. Bref, le discours prophétique ne doit jamais être pris à la lettre mais interprété et relativisé car dépendant de la culture et du mode de vie du prophète.

Spinoza pose ensuite la question de « l’élection divine » du peuple hébreu. Il diverge fortement de la lecture rabbinique (et même chrétienne) traditionnelle de la Bible. Il réfute que l’élection du peuple hébreu soit le fait d’une préférence de Dieu. Car un homme qui pratique la loi divine ne peut en aucun cas se sentir supérieur aux autres. Selon Spinoza, il s’agit d’un artifice pédagogique de Moïse afin de flatter l’amour-propre des Hébreux pour qu’ils pratiquent la loi divine, c’est-à-dire, la justice et la charité. La véritable loi divine pour Spinoza, ce n’est pas l’observance du culte et des rituels mais la poursuite du souverain bien. Spinoza explique que la loi divine existe dans les lois immuables de la nature. « Par gouvernement de Dieu, j’entends l’ordre fixe et immuable de la nature, autrement dit […] que les lois universelles de la nature suivant lesquelles tout se produit et tout est déterminé, ne sont pas autre chose que les décrets éternels de Dieu1 « . Une telle conception de Dieu est aux antipodes de celle des juifs et chrétiens, qui imaginent un Dieu extérieur à la nature, doué de sensibilité et de volonté, à la manière humaine. Pour Spinoza, ces représentations anthropomorphiques relèvent de la peur et de l’ignorance.

En fait, Spinoza a été banni très jeune, à 23 ans, de la communauté juive d’Amsterdam, par un herem (sorte de lettre d’excommunication) daté du 27 juillet 1756, soit bien avant qu’il ait écrit le Traité théologico-politique et ses principaux ouvrages. Mais les « horribles hérésies » qu’il professait et enseignait déjà, certainement très proches des thèses de son Traité théologico-politique, étaient inentendables par la communauté juive d’Amsterdam. Cela explique certainement que le herem soit particulièrement radical puisqu’il bannit Baruch à vie, ce qui était très rare à l’époque. Baruch est obligé de quitter sa famille et sa communauté. Il n’aura plus aucun contact avec eux jusqu’à sa mort.

On ne peut être que saisi par la puissance de la pensée de Spinoza et par son courage, car à cette époque même dans la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, une telle remise en cause des fondements des religions de la Bible pouvait mettre en danger votre liberté physique, voire votre existence. Face à l’exacerbation des communautarismes religieux, dans le monde entier, je suis particulièrement sensible au discours de rationalité de Spinoza, à son refus des rituels et cultes, à son message universaliste.

Frédéric Lenoir souligne que Spinoza a peut-être sous-estimé l’importance de l’appartenance à une communauté. Les membres de la communauté partagent les mêmes cultes, les mêmes fêtes religieuses qui les réunissent dans une même ferveur émotionnelle. Appartenir à une communauté peut aussi être une source de fierté, de confiance, le membre de la communauté connait son identité, ses racines, où est sa place dans la société. Il connait également ses valeurs.

Néanmoins, les enflammements ou crispations religieuses ou identitaires contemporaines me font préférer une vision plus universaliste du monde. Les démonstrations de Spinoza, notre rationalité, doivent nous amener à comprendre qu’il est horriblement présomptueux de penser que la religion du pays où l’on est né, son culte et ses rituels historiques sont plus « vrais », plus « justes » que les religions et les cultes des autres parties du monde. J’ai été sensible au fait que le Roi Charles III du Royaume-Uni, chef de l’Église Anglicane, ait voulu que toutes les religions pratiquées au Royaume-Uni (catholique, musulmane, hindouiste, juive, bouddhiste…) soient représentées à son sacre. En même temps, ce geste de grande ouverture et de tolérance relativise, de fait, le caractère « sacré » de chaque religion dont le culte et les rituels s’apparentent dès lors surtout à des traditions historiques et communautaires.

Ces quelques paragraphes n’effleurent bien-entendu qu’une petite partie de la pensée lumineuse de Spinoza, précurseur de la philosophie des Lumières. Et, si vous voulez découvrir ou mieux connaître la pensée de Spinoza, il faut naturellement lire Le miracle Spinoza de Frédéric Lenoir.

1 Spinoza Traité théologico-politique

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MENSONGES SUR LE DIVAN un roman d’Irvin Yalom

Edition Le Livre de Poche – 617 pages

Une amie m’a prêté Mensonges sur le divan un roman d’Irvin Yalom traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude. Irvin Yalom, né en 1931 à Washington, est professeur émérite de psychiatrie à l’université de Stanford, psychothérapeute et auteur de nombreux essais et romans.

Je me suis rappelée que j’avais déjà lu un de ses romans, Le problème Spinoza. J’y avais découvert Baruch Spinoza, le philosophe, qui au 17ème siècle, avait eu l’extraordinaire liberté d’affirmer que la religion de ses parents, celle dans laquelle il était né, n’était pas supérieure aux autres religions et n’était pas la seule « vraie » religion.

Mensonges sur le divan met en scène deux psychanalystes, Ernest Lash et Marshal Streider. Marshal est le superviseur d’Ernest. Ce dernier, au fur et à mesure qu’il avance dans sa pratique professionnelle, est amené à remettre en cause la doctrine orthodoxe de la psychanalyse. Il estime que le thérapeute ne doit pas se concentrer sur le transfert à savoir « les sentiments irrationnels que le patient éprouve pour son psy »1, « relation iréelle et déformée »2 mais sur « le lien réel et authentique« 3 qui l’unit à ses patients (je dois avouer que je suis très ignorante en matière de psychanalyse et que j’ai toujours eu du mal à comprendre ce qu’est ce fameux transfert et son rôle thérapeutique).

Ernest veut remettre en cause « la neutralité analytique », qu’il qualifie d’inauthentique et de « roublarde ». Il se donne comme règle thérapeutique fondamentale, de donner à chaque patient, une pleine attention. Il considère que la sincérité absolue du thérapeute avec son patient est une clé du succès de la thérapie. Ainsi, l’honnêteté de la démarche thérapeutique et le respect parfois délicat des règles de déontologie sont au coeur de Mensonges sur le divan.

J’ai bien aimé ces discussions et interrogations fouillées sur ce que doit être la pratique d’un psychothérapeute et son éthique. Mais attention, le roman (qui est parfois un peu bavard), ne se réduit pas à un débat doctrinal, loin de là, en fait, il est très drôle. En effet, nos deux psychothérapeutes, Ernest et Marshal, vont être amenés à s’occuper de patients qui se sont adressés à eux avec des intentions cachées et peu avouables qui n’ont absolument rien à voir avec leur souffrance psychique… Et oui, la parole d’un patient n’est pas forcément sincère…

Car le mensonge et la manipulation sont les moteurs du roman qui s’apparente parfois à une grosse farce qui n’épargne pas l’image de la psychanalyse et des psychanalystes. Mais au final, la psychanalyse s’en sortira bien et son image sera sauve!

1. page 334, 2. page 334, 3. page 334

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INDIAN CREEK un récit de Pete Fromm

Editions Gallmeister 2017 Collection TOTEM

Indian Creek est un récit de Pete Fromm publié en 1993 aux Etats-Unis, en 2006 en France, traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

Jeune étudiant en biologie animale à l’université du Montana, dans la ville de Missoula, Pete Fromm s’ennuie. Il partage sa chambre avec Jeff Rader, un étudiant qui aime chasser et lui fait découvrir tous les récits de trappeur de la bibliothèque ; et dans le Montana, ils sont nombreux ! Ces récits d’une vie sauvage dans la nature l’exaltent et le font rêver d’autant qu’enfant avec ses parents, il faisait du camping en été et de longues randonnées qu’il adorait.

Un jour par hasard, il apprend que le département Fish and Game ( organisme de réglementation de la chasse et de la pêche ) de l’Etat de l’Idaho cherche quelqu’un pour surveiller des œufs de saumon, dans le cadre d’un programme de l’Université de Missoula pour la reproduction des saumons. La personne recrutée devra vivre seule sous une tente ( avec un poêle à bois ), au bord de la rivière Indian Creek, dans un parc naturel des Montagnes Rocheuses, d’octobre à juin. Et, dans ce coin des Rocheuses, en hiver, il fait froid ! La tête pleine de récits de trappeurs, il accepte sans réfléchir.

Pete Fromm raconte avec beaucoup de drôlerie comment les gardes forestiers de Fisch and Game découvrent son inexpérience lorsqu’ils l’installent à Indian Creek et montent ensemble sa tente : « Lorsqu’ils [les gardes] découvrirent que je n’avais jamais utilisé de tronçonneuse, ils détournèrent carrément le regard. Le patron me tendit un tiers-point en me disant que je finirai par être un bon affuteur. Il ne me donna aucune précision. Je crois qu’ils essayaient de ne pas s’attacher à moi, comme des soldats aguerris avec une jeune recrue qui, de toute façon, ne leur survivra pas ». Page 36.

Son travail consiste à briser une fois par jour, un peu de la glace du bassin aménagé dans la rivière où les œufs de saumon ont été déposés ( pour qu’ils ne gèlent pas et soient toujours dans une eau vive ). Aussi, Pete a toutes ses journées pour mener la vie d’aventure qui l’a tant fasciné durant ses lectures ! Il apprend à couper le bois et à le stocker en quantité suffisante pour se chauffer sous sa tente, pendant tout l’hiver. Il apprend à chasser pour se nourrir et à déposer des pièges ; à dépouiller les animaux de leur fourrure ! S’il est la plupart du temps seul et isolé, il rencontre parfois des guides et des chasseurs avec lesquels il sympathise et qui lui proposent de les accompagner pour chasser. Il apprend rapidement auprès d’eux, les gestes et les comportements indispensables pour s’adapter à cet environnement hostile où la température atteint parfois – 40°C la nuit. Ils passent de bons moments de convivialité ensemble, partageant la nourriture, l’alcool, les anecdotes. Pourtant, il est presque soulagé lorsqu’ils se séparent, de retrouver sa solitude, le silence de la neige, la beauté inspirante de la nature et de la faune, sa vie active pour subvenir à ses besoins quotidiens.

Tout le long du récit, Pete oscille constamment entre deux humeurs opposées. Des fois, il ne comprend pas comment il a pu être assez inconscient pour accepter cet isolement radical et même dangereux ( le téléphone le plus proche est à plusieurs kilomètres de sa tente ) et veut revenir à Missoula. D’autres fois, il ressent intensément la plénitude des moments passés en harmonie avec la nature envoûtante et sa faune sauvage, dans le froid le plus extrême. Pete Fromm trouve les mots pour partager son éblouissement avec le lecteur :

« Il faisait toujours nuit noire à Magruder lorsque je me réveillais. J’allais à la porte pour juger du temps. Le ciel était si proche que les étoiles semblaient à portée de main. Mais, je ne levai pas le bras. On aurait dit que les étoiles étaient l’essence même du froid, qu’elles pouvaient vider la moindre trace de chaleur de toute chose vivante ». Page 115.

« Le lynx et le cerf étaient tombés ensemble de la falaise. Le cerf était mort sur le coup et le lynx était gravement blessé. Il était de toute évidence paralysé depuis le milieu de la colonne vertébrale. Je l’observais s’avancer vers l’arbre en rampant là où il savait que son dos serait à l’abri pour un dernier baroud d’honneur.[…] Le lynx m’entendit approcher et me jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Puis il se retourna, prêt à m’affronter. Il soufflait comme un chat, en plus fort et menaçant. Il lança un coup de patte foudroyant, toutes griffes dehors. Puis il se mit à avancer vers moi, les yeux jaunes et brillants, deux petites fentes remplies d’hostilité. Même mortellement blessé, il cherchait à m’attaquer moi qui le dominait de toute ma taille et faisait cinq fois son poids.[…] Jamais je n’avais vu une telle colère et une telle détermination ». Pages 195-196.

Finalement, quand le printemps arrive et avec lui, les randonneurs, Pete décide de quitter Indian Creek qu’il ne reconnait plus ( trop de monde ), non sans s’être préalablement assuré que Fish and Game lui ait trouvé un remplaçant pour les quelques semaines restant. Il retrouve avec force effusion ses amis et sa famille ! Il a eu le temps avant de partir de voir les minuscules alevins éclos des œufs de saumon et de commencer à les libérer du bassin pour qu’ils remontent la rivière et entament leur périple vers la mer.

Après un retour un peu laborieux à la vie normale et à l’université, il réalise que pour obtenir son diplôme en biologie animale, il doit s’inscrire à un enseignement supplémentaire. Il choisit de suivre un atelier d’écriture. Il y écrit un texte inspiré de son hiver à Indian Creek. Impressionné, son professeur lui dit qu’il pourrait en faire son métier. Devenu ranger, il continue à écrire, y prend du plaisir et finit par trouver un éditeur. Vous connaissez la suite !

A la fin du livre, Pete confie qu’en écrivant et en donnant de la cohérence à son récit, il a revécu son aventure à Indian Creek avec une acuité accrue et a pris conscience, pour la première fois, de la rareté de ces moments qui ont durablement influencé sa vie.

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HISTOIRE MONDIALE DE LA FRANCE (suite épisode 2) sous la direction de Patrick Boucheron

On apprend plein de choses en feuilletant l’Histoire mondiale de la France, l’ouvrage collectif réalisé sous la direction de Pierre Boucheron dont je vous ai déjà parlé. Et toute cette connaissance donne de la profondeur à la compréhension des évènements contemporains. Je vais partager la lecture de deux articles de l’ouvrage, « 1789 La Révolution globale » d’Annie Jourdan et « 1790 Déclarer la paix au monde » de Sophie Wahnich. Ils ont pour sujet la Révolution française et le bouillonnement des idéaux de liberté et de fraternité qui conquiert alors la France et les pays européens.

1789 La révolution globale un article d’Annie Jourdan, pages 395-398

La Révolution française inspire les patriotes de l’Europe entière, en quête de liberté et d’égalité.

Au commencement, il y a la lutte pour l’indépendance des treize colonies d’Amérique du Nord (1776-1783) de la Grande-Bretagne. L’impact de l’évènement en Europe est immense. Force est de constater que la révolution française a une origine transnationale. Elle l’est d’autant plus que les jeunes nobles français qui se sont battus en Amérique aux côtés de Washington en sont revenus, la tête pleine d’idéaux : Constitution écrite, droits naturels, démocratie… Ensuite, l’aura de la révolution américaine décroît en Europe au profit de celle de la révolution française dont les effets bouleversent une population bien plus importante et de manière plus radicale : 26 millions d’habitants en France contre 2,5 millions en Amérique qui ne connaissaient ni féodalité, ni hérédité.

Pareillement, la révolution française influence les peuples européens qui souffrent de leur gouvernement. Des révolutionnaires de ces pays, par exemple des Pays-Bas autrichiens (la Belgique actuelle) souhaitent que la France entre en guerre pour libérer leur pays du joug de la monarchie et y apporter les idéaux de liberté et d’égalité. L’Assemblée constituante sait résister à ces appels bellicistes et déclare la paix au monde, le 22 mai 1790. Mais elle ne peut résister à la tentation de réunir au territoire national des enclaves étrangères en Alsace et dans le Comtat Venaissin. Pourtant, la Révolution française avait semblé annoncé autre chose : le respect du droit des peuples à leur souveraineté.

De 1790 à 1793, la République française prend l’habitude d’arrondir ses frontières sous prétexte que les peuples impliqués souhaitent devenir français, afin d’accéder à la liberté. En avril 1793, à l’initiative de Danton qui pense que la France doit faire attraction sur les peuples par son seul exemple, la Convention affirme ne plus vouloir s’immiscer dans le gouvernement des puissances étrangères. Elle arrête la politique d’émancipation des peuples opprimés qui proclamait fraternité et secours à tous les peuples qui voulaient recouvrer leur liberté.

Mais en 1794, la politique émancipatrice reprend le dessus et les législateurs persistent à l’envisager comme un soutien aux peuples et non comme une simple volonté de conquête. Il est vrai que des patriotes étrangers réfugiés à Paris influent sur cette politique extérieure. Un véritable dialogue s’est engagé entre les révolutions du continent européen. Et la République française est autant un modèle qu’un contre-modèle que les patriotes étrangers cherchent plus à perfectionner qu’à imiter.

Mais dès les débuts, la « républicanisation » du continent était condamnée par les grandes puissances et la politique napoléonienne lui porte le coup de grâce en transformant en royaume, les jeunes républiques, abandonnant l’héritage républicain.

L’article d’Annie Jourdan met un coup de projecteur sur la « globalisation » des idées à cette époque et plus largement sur la force des idées. Les idées mènent le monde. J’adore le concept « d’émancipation des peuples opprimés » dont on ne sait pas s’il est l’expression d’une fraternité désintéressée des révolutionnaires français avec les autres peuples ou une simple et brutale volonté de conquête et de puissance. Certainement les deux…

1790 Déclarer la Paix au monde un article de de Sophie Wahnich, pages 399-403

En déclarant la paix au monde le 22 mai 1790, les constituants affirment que seule la guerre de défense est légitime. Désormais, le peuple français refuse tout rapport de domination à l’égard d’un autre peuple, tout rapport de conquête. Le 14 juillet 1790, trente-six étrangers du « Comité des étrangers de toutes les nations » sollicitent de participer à la fête de la Fédération, au nom du genre humain. La Fédération nationale devient l’affirmation de l’hospitalité quasi inconditionnelle des français à l’égard des étrangers, car « un peuple libre ne connait d’ennemis que ceux des droits de l’homme ». La fraternité, entendez l’alliance des peuples libres est supposée « assurer l’ordre dans le monde ».

Mais en 1793, en raison de l’hostilité de la coalition contre-révolutionnaire et du sentiment que l’hospitalité et l’amitié française ont été trahies, la République française suspend l’hospitalité inconditionnelle. Les ressortissants qui n’appartiennent pas à un peuple libre et allié ne sont plus dignes de confiance, à moins d’être avoués par deux « bons citoyens ».

Commence alors à s’exprimer une volonté constante de distinguer entre les bons étrangers et les mauvais « soudoyés par les rois ». La condition d’être avoué par deux citoyens patriotes, pour être admis à l’hospitalité, déplace une hospitalité publique inconditionnelle et portée par la protection juridique, vers une hospitalité publique conditionnelle, portée par la vertu des patriotes.

On peut dire que cette méfiance envers l’étranger, qui doit toujours faire ses preuves, perdure encore…

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Pour conclure, les auteures montrent que les idéaux de paix et de fraternité universelle de la Révolution française se sont heurtés à la réalité des inévitables luttes de pouvoir. Mais si l’on compare la situation de la France d’aujourd’hui à celle de la France au début du 18ème siècle, force est de constater la formidable avancée des idées généreuses et utopiques des lumières et de la Révolution française: liberté, égalité, respect des droits, lutte contre les discriminations… Que de progrès réalisés!

Malheureusement, aucun progrès n’est en vue s’agissant de la guerre… Volonté de puissance, ambition territoriale, nationalisme, idéologie, la guerre est toujours omniprésente et les arguments pour la présenter comme la seule solution possible ne trouvent pas de contradiction. D’ailleurs, le pacifisme, la non violence sont des mots rarement utilisés dans le débat public, un peu incongrus, voire négatifs, qui n’intéressent pas grand monde.

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HISTOIRE MONDIALE DE LA FRANCE (épisode 1) sous la direction de Patrick Boucheron

La Dame de Brassempouy

L’Histoire mondiale de la France (2017) est un ouvrage collectif rédigé sous la direction de Patrick Boucheron et la coordination de Nicolas Delalande, Florian Mazel, Yann Potin et Pierre Singaravélou. Patrick Boucheron, agrégé d’histoire, professeur au Collège de France, chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale 13e-16e siècles », est un historien engagé qui revendique « …une conception pluraliste de l’histoire contre le rétrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public ».

Son propos est d’écrire « l’histoire d’une France qui s’explique avec le monde » ou bien encore « l’analyse d’un espace donné [la France] dans toute son ampleur géographique et sa profondeur historique ».

L’ouvrage compte 146 courts articles de 4 à 5 pages, écrits par 122 auteurs, sur une période qui court de 34 000 ans avant J-C jusqu’à 2015. Chaque article raconte un épisode de l’histoire de France. Son titre est toujours précédé de l’année de la survenance de l’évènement. Patrick Boucheron a demandé aux auteurs de ne pas s’embarrasser des explications et références qui alourdissent les ouvrages des universitaires et d’écrire un article vif et séduisant. Pour ma part, un peu de références ne m’auraient pas déplu car elles peuvent aider le lecteur un peu novice à mieux comprendre ces évènements dont il n’est pas familier.

Parmi les 146 articles, j’en distinguerai deux :

52 avant J-C Alésia ou le sens de la défaite de Yann Potin,

1270 Saint-Louis nait à Carthage de Florian Mazel.

Pourquoi ces deux-là ? Parce qu’ils illustrent comment le « roman national » français a été construit par les historiens du 19e siècle, pour forger le sentiment d’appartenance des jeunes écoliers français à leur nation. Et, bien-sûr, ils illustrent puisque c’est l’objet de l’Histoire mondiale de la France, les liens de notre pays, avec le vaste monde environnant.

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Yann Potin explique que Vercingétorix a été sorti de l’oubli, la seconde moitié du 19e siècle, par des historiens et par l’empereur Napoléon III. En fait, la seule source écrite sur la bataille d’Alésia est le récit qu’en a fait Jules César, le vainqueur, dans La Guerre des Gaules. Napoléon III, passionné d’histoire, a écrit une Histoire de Jules César. Il y déclare : « Ainsi tout en honorant la mémoire de Vercingétorix, il ne nous est pas permis de déplorer sa défaite [….]; n’oublions pas que c’est au triomphe des armées romaines qu’est due notre civilisation, institutions, mœurs, langage tout nous vient de la conquête ».

Les civilisations grecques et romaines étaient les modèles parfaits des savants du 19e siècle. Les chefs d’œuvre de ces civilisations sont exposés au Musée du Louvre alors que les antiquités nationales sont reléguées au Musée de Saint-Germain-en-Laye.

Mais, ces dernières décennies, les progrès de l’archéologie ont permis aux historiens de réviser leur jugement sur les gaulois. Ils ont montré que les gaulois n’étaient pas les barbares chevelus et sympathiques que l’on croyait mais des hommes en voie de romanisation en raison des nombreux échanges commerciaux ou diplomatiques existant entre les deux peuples.

Si Napoléon III a surtout voulu voir en la bataille d’Alésia, une heureuse défaite, les historiens de la 3e République feront de Vercingétorix, un héros national, exaltant le sentiment patriotique des français, après la défaite de 1870 contre l’Allemagne. J’ignore comment est actuellement enseignée cette période de l’histoire dans les écoles primaires. J’imagine que les manuels proposent une histoire moins manichéenne et insistent sur l’importance et l’ancienneté des liens déjà créés entre gaulois et romains.

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Saint Louis partit deux fois en croisade. Sa première croisade dura plus de six ans de 1248 à 1254 et il y fut fait prisonnier, pendant un mois. Il mourut de maladie pendant la seconde croisade à Carthage en 1270, deux mois après avoir débarqué en Afrique. Fabien Mazel écrit : « Les deux croisades de Saint Louis sont un laboratoire où la confrontation politique et culturelle mêle au désir irrépressible de conversion un échange bien réel avec les musulmans par la captivité et la négociation ». Et Fabien Mazel avance que malgré lui, sans doute, Saint Louis s’est un peu orientalisé. Selon Geoffroy de Beaulieu, confesseur du roi, Saint Louis a fondé une bibliothèque dans la Sainte-Chapelle, à l’imitation de celle du sultan du Caire qu’il avait vue lors de sa captivité. Saint Louis a également cherché à nouer une alliance auprès du Khan mongol, aux confins de la Chine, contre les puissances islamiques. Dans tous les cas, l’absence du roi de son royaume est une expérience inédite. Aucun roi de France n’est resté si longtemps hors de son royaume. Et il est le seul à mourir « en martyr » en dehors du territoire, en terre « infidèle ».

Fabien Mazel constate que dès les années 1280, malgré les échecs militaires et diplomatiques de Saint-Louis, sa double aventure orientale lui vaut une renommée singulière voire mondiale.

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Au final, le choix éditorial de consacrer un court article (4-5 pages) à chaque évènement historique, oblige les auteurs à synthétiser leur analyse. De fait, ces brefs articles, sortes de coups de projecteurs sont une formidable invitation pour le lecteur à poursuivre sa découverte de l’histoire (mondiale) de France, au travers d’autres sources.

J’ai mis en exergue une photo de la « Dame de Brassempouy » à laquelle un article de l’ouvrage est consacré. C’est la plus ancienne représentation conservée au monde d’un visage humain sculpté, vieille de 23 000 ans avant J-C, découverte à Brassempouy, dans les Landes en 1894 et tellement émouvante…

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UN GARÇON SUR LE PAS DE LA PORTE un roman d’Anne Tyler

J’ai lu Un garçon sur le pas de la porte (titre original : Redhead by the Side of the Road) d’Anne Tyler, la romancière américaine, grâce à mon professeur d’anglais qui me l’a fait découvrir. Le roman est traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas. Auteure de nombreux romans, Anne Tyler, récompensée par le Prix Pulitzer, finaliste du Booker Prize, est une écrivaine majeure de la littérature américaine.

Micah Mortimer, le personnage principal du roman, est un homme d’une quarantaine d’années qui mène une vie routinière et que certains pourraient qualifier de « loser ».  Malgré des études en informatique à l’université et des ambitions légitimes quand il était jeune, sa situation professionnelle est sans éclat. Il est le patron et seul salarié d’une petite entreprise de dépannage informatique « TECHNO CRACK » qu’il a créée. En même temps, suite à un arrangement avec un client propriétaire d’une petite résidence, il assure le gardiennage de la résidence et y est logé gracieusement. Sur le plan personnel, Micah a une relation avec Cassia Slade, une institutrice, avec qui il se sent bien. Mais ils ne vivent pas ensemble car les expériences passées de Micah l’ont convaincu que la vie à deux était trop compliquée.

Micah est un homme simple et honnête qui ne se paie pas de mots. En raison de son activité professionnelle, il a l’habitude des contacts humains (il doit échanger avec ses clients pour comprendre leurs problèmes, leurs besoins,…) et a appris à avoir le comportement adapté. Mais, d’un caractère direct, il a parfois du mal à comprendre la complexité des relations humaines.

Il semble s’être installé dans une sorte de renoncement : renoncement à rechercher une situation professionnelle mieux en rapport avec ses capacités, renoncement à s’engager avec Cassia dans une vie de couple avec, pourquoi pas, des enfants. 

Un évènement imprévu va bouleverser sa vie bien ordonnée et l’amener à s’interroger sur lui-même, ses choix et à se remettre en question.

En rentrant de son immuable jogging matinal, il va trouver devant chez lui, un jeune homme, Brink, qui l’attend et lui dit être le fils de Lorna, une ancienne girlfriend qu’il a connu lorsqu’il était étudiant. Un peu surpris mais bienveillant, Micah, va l’inviter à boire un café, pour comprendre cette singulière visite.

En fait, le roman, raconte les soucis et joies partagés par les gens ordinaires, et même, par tout le monde : les incompréhensions au sein du couple, l’éducation des enfants, l’entrée difficile des jeunes gens dans le monde adulte, la vie de famille, faire des choix pour diriger sa vie… 

Anne Tyler raconte ce monde familier et banal, avec beaucoup de finesse et un art consommé de l’écriture. Un grand nombre de détails recréent les impressions, les émotions de la vie et apportent de la profondeur au récit. L’originalité du roman réside dans la simplicité et la proximité des personnages. Ils n’avancent pas masqués et ne prétendent pas être ce qu’ils ne sont pas. C’est rafraîchissant.

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UN SOIR AU PARADIS un recueil de nouvelles de Lucia Berlin

329 pages. Livre de Poche. Impression 2021

Un soir au paradis est un recueil de vingt-deux nouvelles de Lucia Berlin (1936-2004), traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Mafoy. Je ne les ai pas toutes également aimées mais je me suis laissée, peu à peu, prendre par la vérité et la justesse de ces instantanés de vie. Lucia Berlin excelle dans l’art de rendre précieux, les moments du quotidien.

Pourtant, certains de ses personnages, parfois dépendants de l’alcool ou de la drogue ont souvent une existence compliquée, difficile. D’autres, des femmes au foyer qui ne travaillent pas, s’interrogent subtilement sur leur vie passive, dévouée à leur mari et à leurs enfants. Parfois, il y a de l’argent, beaucoup; parfois moins. La plupart des nouvelles se situent au Chili, au Mexique ou dans l’Etat du Nouveau-Mexique (Etats-Unis) où Lucia Berlin a vécu. Les nouvelles sont d’inspiration autobiographique.

La beauté des lieux et de la nature est très présente. Lucia Berlin les peint dans un style simple, fluide, imagé, avec poésie. Les personnages principaux, des femmes, malgré leur vie chaotique, ont de l’énergie. Elles vont vers les autres, dans des maisons ouvertes sur l’extérieur, avec des amis nouveaux, des rencontres, des enfants…Toute cette animation créée quand même de l’optimisme. L’auteur sait saisir les moments furtifs de plénitude où l’on est en harmonie avec soi-même et le monde extérieur. Voici deux extraits:

« Matt et elle, jouèrent au ballon, à la balançoire, sur le tas de sable. A treize heures, elle étala le plaid pour le pique-nique. Ils dévorèrent des sandwiches, offrirent des cookies aux badauds. Ensuite, au début, il ne voulut pas dormir, même avec sa propre couverture et son propre oreiller. Mais elle lui chanta une chanson. « She is my Texarkana baby and I love her like a doll, her ma she came from Texas and her Pa from Akansas ». Inlassablement jusqu’à ce qu’enfin il s’endorme et elle aussi. Ils dormirent longtemps. Quand, elle se réveilla, elle prit peur au début parce qu’elle avait ouvert les yeux sur les fleurs roses contre le bleu du ciel« . ( Un soir au paradis, pages 171-172 ).

« On a un film de l’après-midi où on a connu Casey. Nathan avait appris à nager dans le fossé la veille, et il voulait qu’on garde une trace. C’était la deuxième belle journée d’été. J’étais allongée sur le plaid, à surveiller les enfants, à écouter les corneilles, à regarder les libellules à travers le zoom. Des dizaines de libellules d’un étonnant bleu fluo, avec le soleil d’un bleu plus pâle à travers les entrelacs de leurs ailes, filant, restant en suspens, lapis lazuli rasant les eaux vertes« . ( Ma vie est un livre ouvert, pages 219-220 ).

Mes nouvelles préférées sont: La maison en adobe avec le toit de zinc, Un soir au paradis, La Barca de la Ilusion, Ma vie est un livre ouvert, Les épouses, Noël 1974, Le gardien de mon frère.

Bonne lecture.

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LE TOUR DU MALHEUR : LA FONTAINE MEDICIS. L’AFFAIRE BERNAN un roman de Joseph Kessel

Collection Folio -Edition Gallimard
Collection Folio – Edition Gallimard – Impression janvier 2021

Le tour du malheur se déroule pendant la première guerre mondiale et le début des années 1920, en France. Richard Dalleau, un jeune homme impatient de vivre est le personnage central du livre. Outre La fontaine Médicis et L’affaire Bernan, le roman comporte deux autres volumes: Les lauriers roses et L’homme de plâtre. Joseph Kessel fait partie de ces auteurs qui également hommes d’action ont eu une vie bien remplie, audacieuse, aventureuse : engagé volontaire dans l’armée française pendant la première guerre mondiale, dans les Forces aériennes françaises libres pendant la deuxième guerre mondiale, journaliste, grand reporter, romancier, élu à l’Académie française…Le tour du malheur est considéré comme une des ses œuvres majeures. Dans l’avant-propos, Kessel révèle que le roman longuement muri « …devait être une nécessité intérieure, ma forme de vérité ». On comprend qu’il y livre des choses très personnelles et de fait, Richard Dalleau, le personnage principal semble proche de lui par bien des aspects.

Je dois avouer que c’est le premier roman de Joseph Kessel que je lis. Je n’avais pas eu de curiosité auparavant pour son œuvre.

Richard Dalleau, est un jeune homme plein d’appétit de vivre, d’énergie et d’ambition. Il vit dans une famille unie et aimante. Daniel, son frère cadet l’admire sans réserve. Son père, médecin de famille soigne des gens de condition modeste. Sa mère, s’occupe du foyer et veille sur la santé de son mari. Les deux, sont des personnes désintéressées et passionnées de savoir. Leur attachement aux valeurs simples qu’ils mettent en œuvre au quotidien et la solidité de leur foyer suffisent à donner un sens à leur existence. Richard malgré l’amour qu’il porte à ses parents, ne veut pas se contenter de cette vie simple et intègre. Il veut le succès, l’argent, une belle vie brillante.

A l’université, il se lie d’amitié avec Etienne Bernan, un jeune homme sensible et talentueux, amoureux des livres. Il est le fils de Jean Bernan, directeur de cabinet du ministre de l’intérieur. En approchant la famille d’Etienne, Richard découvre que dans ce milieu, les personnes mettent toute leur intelligence et leur subtilité, au service de leurs seules ambitions personnelles, pour se maintenir au sommet de la pyramide sociale. Etienne rejette radicalement son père, sa mère et leur monde. Il est séduit par les discours nihilistes de personnages de Dostoïevski.

Richard et Etienne décident de s’engager pour combattre dans l’armée française. Leur engagement n’a pas le même sens. Acte romantique et généreux pour Richard, qui se veut héroïque et utile à son pays ; acte désespéré de révolte contre ses parents, pour Etienne, pacifiste convaincu.

Joseph Kessel décrit les liens très forts qui se nouent entre les soldats face à l’horreur de la guerre. Il montre aussi leur rébellion contre les ordres stupides et insensés de certains officiers au risque d’être exécutés pour mutinerie.

Au retour de la guerre, Richard choisit d’être avocat. Il devient le défenseur d’Etienne dans un procès très médiatique. Richard doit définir une stratégie de défense pour obtenir l’acquittement d’Etienne, mais aussi, il le sait, pour lancer sa carrière d’avocat, en cas de succès. Et sera-t-il prêt à utiliser des arguments de défense contraires à l’éthique de son métier et aux valeurs inculquées par ses parents? Car c’est là, le grand thème du roman et sa colonne vertébrale. Est-il possible d’obtenir le succès, l’argent, l’influence, sans perdre un peu de son intégrité ? Kessel revient longuement sur ce dilemme, sans hypocrisie, sans fard, tout le long du roman.

Voici une illustration: lors du réveillon de fin d’année du 31 décembre 1921, en pleine préparation du procès, Richard déclare à son père :

– L’heure vient. C’est « mon année » qui approche…Je l’aurai à tout prix.

– Pourquoi dis-tu « à tout prix », Richard? demanda le docteur. Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Tu es un animal moral et tu n’y peux rien.

– Je suis né pour vivre ma vie dit Richard. Pages 557-558

En répondant à son père « Je suis né pour vivre ma vie », Richard affirme sa volonté de faire sa place dans le monde, quel qu’en soit le prix.

Or, il se trouve que selon les travaux récents d’un chercheur en psychologie cognitive et d’un neurobiologiste, ce besoin irrépressible d’acquérir un statut social s’expliquerait par la structure profonde de notre cerveau. L’insatiable soif de croissance de l’humanité serait la conséquence de nos structures cérébrales. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2022/06/13/crise-environnementale-notre-materiau-neuronal-nous-fait-repousser-l-idee-de-s-autolimiter_6130158_1650684.html

Cela paraît loin du roman. Mais non !

Par delà, Kessel, peint le tableau d’une certaine société parisienne qui s’abîme dans les excès, plaisirs, trafics, drogues, jeux, paris,… Des jeunes filles sont entretenues par des hommes…Les personnages avancent dans leur vie d’adulte et tous ne sont pas pareillement armés pour le combat de la vie. Une sorte d’inquiétude lourde, sourd dans le roman qui contraste avec l’enthousiasme et l’énergie du jeune Richard. Kessel exhibe sous nos yeux un monde qu’il a peut-être croisé ou connu au cours de sa vie pleine et aventureuse.

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LES VOIX DU PAMANO un roman de Jaume Cabré

10/18 Christian Bourgeois Editeur 2009

Les Voix du Pamano est un roman en langue catalane de Jaume Cabré, publié en 2004. Il a été traduit en français par Bernard Lesfargues.

Le récit se déroule en Catalogne à Torena, un village des Pyrénées à proximité de la frontière française, sur une période qui court de la guerre civile espagnole au début des années 2000. La neige, le froid, la montagne sont très présents dans le roman. Cela créée une atmosphère particulière et le lecteur ressent presque physiquement la vivacité du froid, le silence de la neige et la beauté sauvage des Pyrénées.

La guerre civile espagnole et la guérilla des maquisards catalans contre le gouvernement franquiste, pendant la seconde guerre mondiale, sont au centre du roman, avec leur cortège d’horreurs et d’injustices. En inscrivant son récit dans cette période, l’auteur nous rappelle qu’il y a des moments dramatiques de l’histoire où il faut s’engager et choisir son camp. Malheur à ceux qui par faiblesse ou impuissance n’ont pas le courage de faire le bon choix moral. Le roman aborde des sujets graves comme la haine, la vengeance et son absurdité, l’héroïsme, la lâcheté…

Jaume Cabré nous raconte l’histoire de deux femmes. L’une, Elisenda est la puissante héritière d’une vieille famille catalane. Elle est enfermée dans le passé, la vengeance et le souvenir de son amour pour l’instituteur Oriol Fontelles, décédé en 1944. Connu comme un proche du maire phalangiste de Torena, Oriol Fontelles est en réalité, secrètement, un maquisard. L’autre femme, Tina, institutrice à Torena bien des années après, s’est lancée dans une croisade pour réhabiliter Oriol. Elle a découvert dans l’ancienne école de Torena, un texte écrit par Oriol avant sa mort, à l’intention de sa fille où il lui explique qu’il n’est pas le phalangiste honteux qu’on lui a dit. Tina veut remettre le cahier d’Oriol à sa fille pour rétablir la vérité sur son père, ce héros.

Les volontés d’Elisenda et de Tina vont se heurter car elles poursuivent des buts opposés. Elisenda, du côté du pouvoir franquiste, a depuis très longtemps, un autre projet pour la mémoire d’Oriol.

Le roman est féministe car ces deux femmes sont audacieuses et libres dans leur tête. Mais, si Tina est très humaine et sincère, Elisenda est une femme sans aucun scrupule et son intelligence et sa beauté, n’y changent rien. Son obsession de vengeance, son amour éternel pour Oriol, en font un personnage finalement un peu caricatural et assez improbable.

La construction chronologique du roman est un peu déroutante. Jaume Cabré fait sans arrêt des allers-retours entre les différentes périodes du récit ce qui demande au début un peu d’attention de la part du lecteur car l’auteur ne ménage aucune transition pour l’informer qu’il vient de changer d’époque.

Le Pamano est la rivière du village de Torena. L’auteur, avec mélancolie et poésie, révèle la signification du titre du roman Les voix du Pamano (pages 353 et 354) :

- Maintenant, j'entends le Pamano, dit Oriol.
- Le Pamano, on ne peut l'entendre de Torena
- Eh bien, moi je l'entends. - Un silence : pas toi?
[...]
- C'est que les personnes âgées de Torena, les grands-parents, quand j'étais jeune, disaient que...
- Qu'est-ce qu'ils disaient ?
- Non, ils disaient que seuls l'entendent ceux qui vont mourir.
- Nous devons tous mourir, répondit Oriol, mal à l'aise.
- On l'appelle la rivière aux mille noms, dit Ventura pour déchirer l'écran qui s'était installé entre eux
- Pourquoi, mille noms?
- Il commence par prendre celui de la montagne qui l'alimente et on l'appelle le Pamano. Plus bas on l'appelle Bernui et passé Bernui, on l'appelle la rivière d'Altron, il change de voix et de goût. Les truites, ont la chair différente, pas aussi douce, pas aussi goûteuse que la chair de cellles qu'on pêche dans le Pamano.
Ventura tira profondément sur sa cigarette. Il était loin. Il regardait droit devant lui, dans la direction de la Torreta de l'Orri, mais il était en train de pêcher au bord du Pamamo.

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IMPASSE DES DEUX PALAIS un roman de Naguib Mahfouz

La Pochothèque Le livre de poche- 2021

Naguib Mahfouz est un écrivain égyptien de langue arabe né en 1911 au Caire où il est décédé en 2006. Son œuvre la plus connue est La Trilogie du Caire (1956-1957) qui réunit Impasse des deux palais, Le palais du désir et Le jardin du passé. Les trois romans furent traduits par Philippe Vigreux et publiés en France en 1987, 1988 et 1989. Esprit libre, Naguib Mahfouz est un des pionniers du roman arabe. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1988.

La Trilogie du Caire conte l’histoire d’une famille du Caire, de la fin de la première guerre mondiale jusqu’à la chute de la monarchie égyptienne, en 1952. La fresque familiale est étroitement liée aux évènements politiques qui marquent l’histoire de l’Egypte, sur la période. Cette fresque est comparée à La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï ou aux Buddenbroock de Thomas Mann.

Impasse des deux palais est le premier roman de La Trilogie. Il se situe à la fin de la première guerre mondiale et au commencement de la lutte des égyptiens, pour l’indépendance de leur pays, occupé par la Grande Bretagne. Le roman débute avec la présentation de la famille d’Ahmed Abd el-Gawwad, un commerçant aisé du Caire. Ahmed est un tyran domestique qui règne en maître absolu sur sa femme et ses cinq enfants. Il attend d’eux une totale soumission. Musulman, respectant strictement les préceptes de sa religion, il est très attaché aux signes extérieurs de respectabilité. Mais qu’il soit un pieux musulman, ne l’empêche pas d’être aussi un amoureux des plaisirs qui passe toutes ses soirées, sans exception, avec un groupe d’amis fidèles, buvant du vin et s’amusant en compagnie de femmes. Ahmed ne voit aucune contradiction entre son goût pour les jouissances de la vie et sa foi religieuse. Selon lui, Allah connait la sincérité de sa foi et sa miséricorde est infinie ! De plus, il montre un visage différent selon qu’il est dans sa famille ou dans son cercle d’amis. Dans sa famille, il affiche toujours un visage sévère et digne, pour rappeler qui est le maître alors qu’avec ses amis, il est souriant, spirituel, affable et sa compagnie recherchée !

Ahmed est marié avec Amina. Amina appelle son mari « maître » et « monsieur » et ne l’affronte jamais. C’est une femme douce, sincère, très pieuse dont la foi emprunte souvent à la superstition, toute entière dévouée à sa famille et à la tenue de son foyer. Fille de cheickh, élevée dans le respect de la tradition, elle ne se révolte pas. Son mari lui interdit de sortir de chez elle, sans lui. Elle ne connait la ville qu’au travers du moucharabieh et du haut de sa terrasse. Naguib Mahfouz dit d’elle qu’elle ne connaissait rien du monde. « Cette terrasse, avec son petit peuple de poules et de pigeons, son treillis de verdure, était son monde merveilleux et cher, son lieu de distraction favori au sein de cet univers dont elle ne connaissait rien.[…] Elle était ravie au plus haut point par le paysage des minarets qui s’élançaient vers le ciel en emportant si loin l’imagination. Il en était de si proches qu’elle en pouvait clairement distinguer les lampes et le croissant, tels ceux de Qualawun ou de Barquq. D’autres, à mi distance lui paraissait une pépinière indifférenciée, tels ceux d’al-hussein, d’al-Ghuri et d’al-Azhar.  Quant au troisième plan, c’était celui des horizons lointains, où les minarets prenaient figure de spectres comme ceux de la Citadelle et d’al-Rifaï. […] Quel était-il ce monde dont elle n’avait jamais vu que les minarets et les terrasses ? Un quart de siècle l’avait tenue prisonnière de ces murs, de cette maison qu’elle ne quittait qu’à intervalles éloignés pour rendre visite à sa mère dans le quartier d’al-Khoranfish. Chaque fois, son mari l’y accompagnait en calèche, car il ne supportait pas que le moindre regard se pose sur sa femme. » Pages 76-77.

Mais, le despotisme d’Ahmed, sa conception névrotique de la sexualité et la soumission absolue d’Amina ne sont pas forcément représentatifs de la société de l’époque. Les amis d’Ahmed n’imposent pas le même enfermement à leur femme. D’autres femmes ne tolèrent pas ce qu’accepte Amina et se révoltent. Hanniya, la première femme d’Ahmed et mère de Yasine, a refusé la tyrannie de son mari et a quitté le domicile conjugal. Elle s’est ensuite remariée plusieurs fois, ce qui a d’ailleurs fait scandale. Zanaïb, la jeune épouse de Yasine, terriblement humiliée parce que ce dernier l’a trompée avec une domestique, quitte également le domicile de son mari. Son père, un ami très proche d’Ahmed, demande et obtient immédiatement, le divorce pour sa fille.

Les quatre enfants d’Ahmed et Amina – Khadija, Fahmi, Aïsha et Kamal – et Yassine né du premier mariage d’Ahmed avec Haniyyah, vivent dans la maison familiale. L’on découvre la personnalité de chacun. Yasine aime les femmes et l’alcool mais ne sait pas comme son père, fixer des limites à ses excès. Khadija est une forte personnalité qui n’a pas peur de parler sans détours. Fahmi, étudiant brillant, idéaliste et pur, veut agir pour l’indépendance de son pays. Aïsha est belle et séduisante. Kamal, le dernier, écolier, bon élève, plein de joie de vivre est impatient de découvrir le monde.

Malgré le despotisme d’Ahmed, il y a de la chaleur, de l’affection, des rires, au sein de la famille. Les frères et sœurs ont beaucoup de tendresse les uns pour les autres et pour leur mère bien-sûr. Le matin, le petit déjeuner autour du café est un moment important où ils se retrouvent, plaisantent, se chamaillent et discutent.

Naguib Mahfouz dépeint une société où la religion et le conformisme social sont très présents. Il faut un certain temps au lecteur français pour pénétrer dans cet univers si éloigné du sien. Au final, l’auteur montre une société décadente, en fin de vie, qui va changer. Après une exposition un peu lente et la présentation des personnages, les évènements s’accélèrent dans la seconde partie du roman, avec les mariages d’Aïsha, Yasine et Khadija, l’engagement de Fahmi pour l’indépendance de l’Egypte. Les fils du récit se nouent peu à peu, chaque personnage avançant sur le chemin de sa vie. Le lecteur pressent que l’existence des enfants d’Ahmed et Amina sera différente de celle de leurs parents.

L’écriture de Naguib Mahfouz est d’une grande sensibilité et poésie (supra, extrait pages 76-77). Il s’attache à dépeindre ses personnages, en usant de plein de détours, afin que rien n’échappe au lecteur, de leur être le plus intime.

Pour conclure, Jamal Chehayed, écrit dans la préface de l’édition Pochothèque : « Le thème central de La Trilogie, c’est celui de la métamorphose des sociétés et des hommes. » J’en déduis qu’il faut lire les trois romans de La Trilogie et suivre ses personnages tout le long d’un demi-siècle de bouleversement de la société égytienne, pour pleinement comprendre la cohérence de lœuvre et l’intention de l’auteur. Ce n’est pas ce que j’ai fait, car les trois romans font quand-même 1340 pages! J’ai bien prévu de lire les deux derniers romans, mais un peu plus tard !

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FRÈRE d’ÂME de David Diop

Frère d’âme est un roman lyrique et poétique de David Diop, écrivain et enseignant chercheur à l’université de Pau et des pays de l’Adour. Le romancier a passé une partie de son enfance au Sénégal. Frère d’âme a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix Goncourt des lycéens en 2018 et le prix international Man-Booker en 2021, dans la traduction anglaise d’Anna Moshovakis. David Diop est le premier écrivain français à recevoir ce prix prestigieux.

Frère d’âme est une histoire d’amitié entre deux tirailleurs sénégalais, amis d’enfance, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, soldats de l’armée française, dans les tranchées de la première guerre mondiale. Cette histoire d’amitié est presque une histoire d’amour tant la guerre et la mort unissent encore plus fort les deux amis d’enfance.  La première partie du roman raconte la mort de Mademba, « mon plus que frère » comme l’appelle Alfa, et les horreurs de la guerre. Alfa ne se pardonne pas d’avoir laissé son ami Mademba « mourir les yeux pleins de larmes, la main tremblante, occupé à chercher dans la boue du champ de bataille, ses entrailles à l’air ». Alfa aurait dû achever Mademba, comme celui-ci l’en suppliait. Il ne l’a pas achevé car tuer un être humain est contraire « …aux lois humaines, aux lois de nos ancêtres… ». Depuis, Alfa, a compris qu’il devait penser par lui-même et qu’il n’écouterait plus « la voix du devoir, la voix qui ordonne, la voix qui impose la voie ». Cette première partie est la longue plainte d’Alfa, sur la perte de son ami, Mademba, son « plus que frère ». Les phrases ont des tournures naïves, poétiques, un peu archaïques avec l’emploi d’épithètes que l’on pourrait qualifier d’homériques. Alfa nomme toujours Mademba, « mon plus que frère », les soldats allemands « l’ennemi aux yeux bleus » ou « les ennemis aux yeux bleus jumeaux », son père « ce vieil homme ». « Par la vérité de Dieu » débute et scande, tel un leitmotiv, de nombreuses phrases. La lecture de l’inhumanité et de l’injustice de la guerre est parfois lourde à supporter pour le lecteur.  D’ailleurs, David Diop, ne discourt pas contre l’inanité de la guerre,  la douleur insupportable qui sourd du roman en est une condamnation bien plus radicale.

Pareillement, l’auteur montre mais sans en discourir, les peurs et les incompréhensions, nées des différences de culture et de développement entre les peuples et de leurs méconnaissances mutuelles. Le capitaine français qui flatte et encourage la bravoure du guerrier Alfa est aussi effrayé de sa « sauvagerie », contraire aux règles de la guerre « civilisée ». « L’épaisseur de mon corps, sa force surabondante ne peuvent signifier dans l’esprit des autres que le combat, la lutte, la guerre, la violence et la mort. Mon corps m’accuse à mon corps défendant. Mais pourquoi l’épaisseur de mon corps et sa force surabondante ne pourraient aussi pas signifier aussi la paix, la tranquillité et la sérénité?« 

Dans la seconde partie du roman, Alfa est envoyé en permission, à l’arrière, car son comportement, depuis la mort de Mademba, effraie. Comme il ne parle pas français, il dessine, pour communiquer et parler de lui et de sa vie. Le récit de son enfance et de sa jeunesse en Afrique est écrit dans une langue pleine de beauté, comme l’est tout le livre, d’ailleurs. La très jeune mère d’Alfa, a quitté son fils âgé de 9 ans et son vieux mari, pour retrouver son propre père et ses frères qu’elle n’a pas vus depuis deux ans. Elle dépérissait de leur absence. La mère d’Alfa ne reviendra pas au village, certainement enlevée par des cavaliers maures, des négriers. Alors, Mademba demande à sa mère d’adopter son ami Alfa et de l’élever, dans leur maison, comme son propre fils. L’absence de sa mère restera une blessure pour Alfa. A la différence de Mademba, il n’aura pas de facilités à étudier et n’apprendra pas le français. « J’ai compris que le souvenir de ma mère figeait toute la surface de mon esprit, dure comme la carapace d’une tortue. Je sais, j’ai compris qu’il n’y avait sous cette carapace que le vide de l’attente. Par la vérité de Dieu, la place du savoir était déjà prise. »

La toute fin du roman devient un peu elliptique et onirique, Alfa commençant à perdre la raison.  Pour conclure, j’aime beaucoup les  citations que David Diop met en exergue de son livre: 

« Nous nous embrassions par nos noms ». Montaigne, « De l’amitié », Essais, Livre 1
« Qui pense trahit ». Pascal Quignard, Mourir de penser
« Je suis deux voix simultanées. L’une s’éloigne et l’autre croît ». Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë

En choisissant ces citations, l’auteur veut peut-être nous dire que des hommes sont amenés à s’éloigner de la pensée et des valeurs de leurs parents et de leurs grand-parents. Ce faisant, ils ont la tristesse de les trahir, mais en même temps, comme Alfa, ils décident de penser par eux-mêmes et de ne plus obéir à « la voix qui impose la voie ».

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L’INTERÊT DE L’ENFANT un roman de Ian Mac Ewan

Titre original The Children Act Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon

J’ai beaucoup aimé L’intérêt de l’enfant du romancier anglais, Ian Mac Ewan. Le personnage principal en est Fiona Maye, juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance de Londres. Le roman débute par un crise conjugale entre Fiona et son mari, Jack Maye, universitaire, spécialiste de l’histoire de l’antiquité et de Virgile. Le couple s’approche de la soixantaine et n’a pas d’enfant, car Fiona toute entière occupée de son métier et de sa carrière, n’a pas su trouvé le temps d’en avoir un. Mais, Jack et Fiona mènent une existence agréable et privilégiée, dans un quartier huppé de Londres où résident magistrats et avocats. Nombreuse famille, nombreux amis, nombreuses invitations, une passion pour la musique, vie de couple heureuse, jusqu’à la crise conjugale… Encore séduisante à cinquante-neuf ans, admirée et respectée par ses pairs, pour son exigence intellectuelle et éthique, Fiona a une haute idée de son métier.

Si le roman débute par une crise conjugale, assez rapidement, la profession de Fiona et les lourdes responsabilités qu’elle implique, s’installent au centre du roman. Chaque jour, Fiona est confrontée aux misères et aux passions humaines. Elle doit retirer la garde d’enfants à des parents drogués, alcooliques, violents ou trancher les conflits entre des parents qui se déchirent pour la garde de leurs enfants. Parfois, dans certaines affaires, elle a le pouvoir de décider de la vie ou de la mort des personnes.

Un week-end, Fiona est saisie du cas d’un jeune témoin de Jéhovah, mineur de presque 18 ans, atteint de leucémie. L’hôpital demande qu’il soit transfusé en urgence, contre la volonté du jeune homme et de ses parents opposés à la transfusion sanguine, en raison de leurs convictions religieuses. Fiona, contrairement aux usages en vigueur, décide d’aller rencontrer elle-même le jeune homme à l’hôpital, pour apprécier, si ce choix de mourir, est bien le sien et s’il n’est pas influencé par ses parents et les membres de la communauté des Témoins de Jéhovah.

Mais, il ne faut pas croire que ce roman est un roman social sur les sujets de société contemporains. C’est un roman psychologique où Fiona et les autres personnages sont dépeints avec une grande subtilité. Et la connaissance approfondie du monde judiciaire et des affaires traitées par un juge aux affaires familiales, dont fait preuve Ian Mac Ewan, apporte au roman un socle très solide et très riche à partir duquel l’histoire peut avancer avec plus de force.

Pour illustrer le roman, voici un extrait où Fiona essaie de définir ce qu’est  » l’intérêt de l’enfant « , dans l’une des affaires qu’elle doit juger:

 » … l’intérêt de l’enfant, ne se résumait pas en termes purement financiers, et ne se résumait pas au confort matériel. Elle l’envisagerait donc d’un point de vue le plus large possible. L’intérêt de l’enfant, son bonheur, son bien-être devaient se conformer au concept philosophique de la vie bonne. Elle énumérait quelques ingrédients pertinents, quelques buts vers lesquels l’enfant pouvait tendre en grandissant. L’indépendance intellectuelle et financière, l’intégrité, la compassion et l’altruisme, un travail gratifiant par le degré d’implication requis, un vaste réseau d’amitiés, l’obtention de l’estime d’autrui, les efforts pour donner un sens à son existence, et la présence au centre de celle-ci d’une relation significative, ou d’un petit nombre d’entre elles, reposant avant tout sur l’amour.  » Pages 27-28 Editions Gallimard 2015.

Pour finir, le roman accorde une place importante à la musique car Fiona est une pianiste amateur de talent, et son mari, un passionné de jazz. Et, l’auteur, avec érudition et une infinie sensibilité, tel un critique musical, fait découvrir au lecteur, la beauté d’une mélodie de Berlioz ou d’un lied de Mahler.

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L’HOMME REVOLTE un essai d’Albert Camus

Collection folio essais Editions Gallimard 1951

Après avoir lu La chute et le Premier homme, j’ai voulu continuer ma découverte de l’oeuvre d’Albert Camus en lisant L’homme révolté. Camus considérait cet essai publié en 1951, comme son ouvrage le plus important.

Dans ce livre très érudit, Camus analyse les sources idéologiques des doctrines totalitaristes du XXème siècle. Il montre comment la pensée des philosophes allemands du 19ème siècle, Hegel, Nietzche, Marx, a été utilisée et dévoyée par les révolutionnaires, pour aboutir au nihilisme et aux idéologies totalitaristes (communisme russe, fascisme, nazisme). En effet, les philosophes allemands du 19ème siècle, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle (puisque morale hypocrite et bourgeoise, masque de l’exploitation des plus pauvres par les plus riches) ont malgré eux contribué à la création du nihilisme et du totalitarisme.

Pour Camus, les révolutionnaires du XXème siècle ont tiré de Hegel, l’arsenal idéologique qui a détruit définitivement les principes formels de la vertu. Ils en ont gardé la vision d’une histoire sans transcendance, résumée à une contestation perpétuelle et à la lutte des volontés de puissance.

Camus condamne sévèrement les régimes totalitaires nés des révolutions et notamment le régime communiste russe : propagande, délation, être humain transformé en chose, légitimation du meurtre. La révolution, en voulant faire échapper l’homme à la sujétion divine et à la morale formelle a renoncé à toute revendication morale et a accepté le meurtre et l’a légitimé. Alors, Camus théorise l’opposition entre la « révolte » et la « révolution césarienne » et choisit la révolte. Le combat pour la justice et pour la liberté est à la racine de la révolution et de la révolte. Mais le révolté, pour lutter contre l’injustice, le mensonge et la violence qu’il subit, ne peut accepter de tuer ou de mentir car il détruirait les raisons de sa révolte. Albert Camus réhabilite les valeurs de la morale formelle et de l’esprit de mesure.

Le révolté, non plus ne revendique nullement une liberté totale. La liberté absolue n’est que le droit pour le plus fort de dominer. La liberté la plus extrême, celle de tuer n’est pas compatible avec la révolte. La révolte au contraire ne vise qu’au relatif et ne peut prétendre qu’à une justice et une liberté relative. Et Camus termine en faisant l’éloge de la mesure et de la pensée des limites.

L’homme révolté est une œuvre singulière et puissante inspirée peut-être en partie à Camus par son action de résistant. L’auteur y mène une démonstration rigoureuse en s’appuyant sur les ouvrages des principaux penseurs du 18ème et 19ème siècle. Etonnamment, Camus si rigoureux, si soucieux d’exactitude et d’objectivité, dans sa démonstration de la mystification révolutionnaire, termine son livre par une envolée lyrique, exaltant les vertus méditerranéennes (courage, mesure) en les opposant à l’exaltation et aux rêves allemands. Mais à travers ces dernières pages enfiévrées, il réaffirme sa foi en la lutte contre l’injustice et en la solidarité entre les hommes.

Finalement, sa réflexion contre les totalitarismes, son refus des extrémismes, son éloge des valeurs morales et de la mesure allaient à contre-courant des idées dominantes de son époque où une partie importante des intellectuels français, en tout cas les plus médiatiques et influents, étaient séduits par les idéologies d’extrême gauche nées du marxisme ou par le communisme. On sait que Camus a été isolé après la publication de ce livre qui avait été mal reçu par Jean-Paul Sartre et l’équipe de la revue des Temps modernes. A la demande de Sartre, Francis Jeanson publia d’ailleurs un article sur L’homme révolté qui brouilla les deux hommes.

Camus a été un intellectuel courageux, honnête et lucide. Une reconnaissance internationale et prestigieuse lui est venue de l’étranger, lorsque le Prix Nobel lui a été décerné.