LA PORTE un roman de Magda Szabo

La Porte est un roman d’inspiration autobiographique de Magda Szabo (1917-2007), écrivaine hongroise dont l’œuvre a été traduite en plus de trente langues. Le roman a été récompensé par le Prix Femina étranger en 2003.

Magda Szabo y raconte sa relation avec son employée de maison, Emerence, une femme hors du commun qui a occupé une place très importante dans sa vie. En utilisant la première personne du singulier « je », l’auteur choisit de se livrer au lecteur et de lui dévoiler des moments très personnels de sa vie.

Elle adopte un ton fébrile et vif pour nous raconter qui était Emerence. Dès le début, elle confesse au lecteur un sentiment de culpabilité. Magda se sent coupable de ne pas avoir été présente pour Emerence quand celle-ci avait besoin d’elle et de l’avoir trahie en ne respectant pas sa volonté. Mais le lecteur ne comprendra pourquoi qu’en avançant dans la lecture du roman. Il comprendra aussi que dans certaines circonstances, aucune décision n’est la bonne. Mais je ne veux pas déflorer l’histoire, pour les lecteurs qui souhaiteraient lire le roman.

La Porte raconte les relations entre l’auteur, Magda, et sa domestique, Emerence, une femme tout à fait hors du commun. Malgré la nature fondamentalement inégalitaire de leur relation, les deux femmes vont nouer des liens d’affection complexes et très forts.

Au début de leur relation, Magda, écrivaine qui commence à avoir du succès, cherche une personne qui pourra la décharger des tâches ménagères. Une amie lui conseille Emerence, une personne, absolument parfaite. Lors de leur première rencontre, Emerence fixe ses conditions et réserve sa réponse. Avant de travailler pour Magda et son mari, elle souhaite d’abord se renseigner sur eux : « Je ne lave pas le linge sale de n’importe qui » dit-elle. Magda Szabo est médusée. Elle écrit : « J’étais ahurie, c’était la première fois qu’on exigeait nos références ». Finalement, renseignements pris, Emerence accepte de travailler pour Magda et son mari. Elle informe aussi Magda, qu’elle n’aura pas d’horaires fixes. Elle viendra quand elle sera disponible car elle est également concierge et travaille pour d’autres personnes. Cela pourra être à n’importe laquelle heure du jour voire du soir. C’est Emerence qui fixe les règles. Elle inverse les relations entre le maître et son employé. Magda écrit qu’Emerence était « souveraine ».

Magda va découvrir qu’Emerence, déjà âgée, portant toujours un foulard sur la tête ( foulard traditionnel dans les régions rurales d’Europe de l’Est ) est une personnalité profondément singulière et sans égale. Tout d’abord, le travail d’Emerence est irréprochable. Malgré son âge, elle abat un travail impressionnant et fait mieux et plus qu’on ne lui demande. Elle est une personne de confiance, pleine de ressources et d’autorité. Personnalité incontournable de la vie du quartier de Budapest où les deux femmes vivent, elle est toujours la première informée des dernières nouvelles.

De par leur origine, les deux femmes sont très différentes. Emerence est une femme de la campagne, une paysanne ; Magda, une bourgeoise citadine. Emerence a quitté l’école à l’âge de 13 ans ; Magda est une intellectuelle, une universitaire. Emerence, intelligente, indépendante d’esprit mais viscéralement anti-intellectuelle (sans d’ailleurs connaître le mot) ne reconnait que la valeur du travail manuel. Impertinente, elle n’hésite pas à dire son fait à Magda, un peu comme les valets et servantes dans le théâtre de Molière. Elle dit à Magda : « Vous croyez que la vie va durer éternellement, que cela vaut la peine qu’elle dure, qu’il y aura toujours quelqu’un pour faire la cuisine et le ménage, et une assiette pleine, et du papier à barbouiller et un maître qui vous aime, et que vous allez vivre éternellement comme dans les contes de fées et que vous n’aurez jamais d’autres soucis que le mal qu’on peut dire de vous dans les journaux ».

Malgré tout ce qui sépare les deux femmes, une relation d’affection très forte et de respect mutuel va s’installer entre elles. Magda est fascinée par Emerence qui a su se rendre indispensable auprès d’elle. Emerence s’est attachée à Magda, peut-être comme à la petite-fille qu’elle n’a pas eu. Elle lui fait confiance. Si elle méprise le travail intellectuel, elle admire secrètement Magda qui est devenue une écrivaine célèbre. Mais, jamais elle n’ouvrira ni ne lira aucun de ses livres.

Jusqu’au bout, Emerence, restera une personne profondément singulière et impérieuse qui fixe ses propres règles. Malgré son intelligence et les qualités qui lui auraient permis d’évoluer dans la société, Emerence s’est enfermée dans sa condition et ne voudra pas en changer. Elle a un côté obscur dont on comprend qu’il s’explique par un passé douloureux et difficile.

S’inspirant de sa propre vie, Magda Szabo a choisi d’écrire sur la relation si particulière entre une domestique et sa maîtresse. C’est un thème souvent traité dans la littérature. Proust a écrit sur ce thème, en créant le personnage de Françoise, la servante du narrateur de la Recherche du temps perdu. Les valets et servantes sont des personnages importants du théâtre de Molière, Marivaux et Beaumarchais. Ils sont souvent impertinents et pleins de bons sens. Leur impertinence et leur franc- parler est pour eux, une façon de se rebeller contre leur situation inférieure et de montrer à leurs maîtres que s’ils n’ont pas eu la chance  de  » bien naître « , ils nont en pas moins l’intelligence aussi aiguisée que celle de leurs maîtres. Et de prendre une petite revanche, en les raillant.

Mais, si Emerence est pleine de bon sens et n’hésite pas à être impertinente ou à parler franchement à Magda, elle lui voue d’abord une affection profonde et passionnée. Au final, avec ce roman, Magda rend hommage à Emerence, qui a toujours été là pour elle alors qu’elle ne l’a pas été quand Emerence a eu besoin d’elle.


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